« La poésie est affaire de courage… » ou avec Jean Rouaud et « L’imitation du bonheur »

jeanrouaud.jpg« La poésie est affaire de courage… »:cette affirmation assurément « nietzschéenne » on la trouve dans un roman de Jean Rouaud « L’imitation du bonheur ». Ce roman, il faut le lire car il est un moment de réflexion, d’apprentissage, de saveurs, de plaisirs, de grâce, d’intelligence.

Pour rendre à celui à qui je dois sa lecture je rappelle que c’est mon ami Serge Bonnery (voir ici même le lien avec son blog) qui en a signalé il y a quelques jours l’excellence. Cela se trouve chez « Folio »: tout le monde peut donc lire « L’imitation du bonheur ».

« L’imitation du bonheur » qui procure maintes émotions, pose aussi quelques questions sur la littérature elle-même. Mais, que personne ne s’en inquiète, Jean Rouaud fait cela avec beaucoup de légèreté et même d’humour.

Dans « L’imitation du bonheur » l’auteur parle à son personnage principal: il lui parle d’elle (« la plus belle ornithologue du monde », Constance Monastier), il lui parle de son histoire, de ce qui va lui arriver, de ce qu’il va lui éviter en racontant son histoire et en prenant garde qu’il n’y ait aucune déroute dans ce récit imaginaire et réel à la fois, il lui parle des autres personnages et de bien d’autres choses encore.

Alors qu’en est-il de la littérature? Qu’en est-il de la fiction? Qu’y a-t-il de « réel » dans un roman? Si la littérature, si le roman est « fictionnel » y a-t-il place pour du réel, pour une biographie vécue, pour le passé même? On pourrait imaginer, il me semble, que toute littérature pour être à coup sûr oeuvre de fiction devrait être de « science-fiction » ou en tout cas se situer dans l’avenir: là où le réel n’est encore que possible…ou aussi bien impossible.

Dans « L’imitation du bonheur » on verra donc Jean Rouaud « ferrailler » avec le roman naturaliste et Emile Zola dont il qualifie la production de « capitulation littéraire ». Ca n’est qu’un exemple…

A l’opposé, Jean Rouaud nous dit combien « le travail de l’imaginaire est le résultat de l’effort de la volonté »,autre affirmation que Nietzsche, sans doute aurait pu signer!

On apprendra aussi des choses passionnantes sur la Commune de Paris, un épisode de notre histoire qui devrait nous faire regarder le monde souvent bien autrement que nous le faisons. Enfin, c’est qu’il me semble! Et qui connaît aujourd’hui Eugène Varlin?

On apprendra aussi beaucoup de choses sur la photographie et notamment comment elle fut possible dès le concile de Nicée! (Pour tous ceux qui sont passionnés de photographie et qui seraient un peu pressés qu’ils aillent directement aux pages 45, 46, 158, 334, 335, 405, 406 -pour ces deux dernières références il s’agit de la photographie comme « témoignage »-) Et pour ceux qui s’intéressent davantage au cinéma il y a aussi des choses passionnantes dans ce livre (pages 217, 271, 362, pour faire vite…)

« L’imitation du bonheur » est un étourdissant roman d’amour (c’est ainsi qu’il faut aimer parce que c’est ainsi qu’est l’amour) et même un roman d’aventure à la fin du XIX° siècle (pendant la Commune et dix ans plus tard). C’est aussi un roman qui s’interroge sur le romanesque, sur la poésie, sur le réel, sur la vérité. Et l’on imagine bien que Jean Rouaud la trouve davantage dans la littérature et dans l’imaginaire que dans le réel et la science positiviste, plus dans « La recherche » que chez les « Rougon ».

Ce roman qui fait revenir Constance Monastier « du pays des morts » (page 613) ce qui fait de l’écrivain une figure éternelle d’Orphée,  répondant aussi à « ma pratique habituelle qui…consiste à travers le récit à s’interroger aussi sur la façon de le raconter »  (page 445) comme l’écrit Jean Rouaud lui-même, est une sorte « d’oeuvre totale » qui en chaque instant reste cependant si simple, si limpide, si claire.



Une « lecture » de Miles Davis: énigme et incertitude

 

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On peut lire la musique comme on lit un livre.

Comme si on n’écoutait pas les livres ! Les livres ont une musique qui n’est qu’à eux: une musique intérieure, silencieuse, mais une musique quand même. Les livres sont une musique. Et les musiques elles, elles nous parlent, nous disent des « choses », nous touchent, nous affectent par du sens, par les phrases et le phrasé des musiciens, par les mots si particuliers qui sont les leurs.

Le texte ci-joint (fichier sous format pdfUne enigmeetincertitude.pdf) est ainsi une tentative de lecture de la musique de Miles Davis. (extrait d’ « Instants de jazz » à paraître aux édtions Alter Ego avec des photos originales de Jean-Jacques Pussiau) Plus particulièrement sur cet enregistrement qui s’appelle « Kind of blue » et qui a la redoutable réputation d’être « historique », voire d’être le plus grand, le plus beau, le plus réussi de tous les disques de jazz. Et qui, probablement l’est. Si toutefois un tel classement, une telle hiérarchie est possible et a un sens.

« Kind of blue » ouvre une nouvelle époque, un nouveau monde, de nouveaux horizons, de nouvelles lumières. « Kind of blue » nous dit l’interrogation qui ne trouve jamais de répit et qui est au fond de nous, pour toujours.

Quels sont les bleus, du ciel, de la mer, du tissu de la robe légère, du tableau dans la pénombre..? Qu’est-ce donc que tout cela?

« Rien n’est figé…le ciel habite la mer et la mer a rejoint le ciel…l’horizon s’est retiré…les couleurs ont perdu leurs sonorités et trouvé un repos silencieux…une sorte de voûte sacrée où le bleu soupire dans l’espace pour habiter l’inaccessible. » dit une citation de Valérie Mallet que l’on peut lire dans ce texte ci-dessus sous le titre  »Enigme et incertitude. »

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l’île de Mayotte (Océan Indien)         photo de Flore Baudry

Ce que nous « lisons » avec « Kind of blue » (Miles Davis trompette, John Coltrane saxophone ténor, Julian « Cannonball » Adderley saxophone alto, Bill Evans ou Wynton Kelly piano, Paul Chambers contrebasse et Jimmy Cobb batterie), enregistrement de 1959, comme sans doute avec toute la musique de Miles Davis c’est que ce qui semble être la vérité n’est le plus souvent qu’illusion.

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Et que la musique, les livres, mais aussi les sentiments, l’amour fut-il de passage ou « à vendre », le vent dans le ciel et le « dauphin vert » dans la rue qui porte son nom, en savent bien plus que nos certitudes.

« Kind of blue » (Columbia legacy Sony music 2 CD/1DVD) est une musique sans fin. Comme toute énigme: c’est une question qui demeure sans réponse. Parce qu’elle ne peut avoir de réponse.



« Elle était très jolie, très gaie… » une lecture de Jean Echenoz

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 » Elle courut vers la voiture, embrassa Ethel Gibbs et l’entraîna vers l’intérieur de la maison. Elle était très jolie, très gaie… »  (Jean Echenoz « Cherokee » éditions de Minuit)

Cette citation de Jean Echenoz peut être lue comme une sorte de « banalité ». Hors tout contexte. Mais aussi, bien sûr à l’intérieur même du texte et du roman dont elle ne constitue en quelque sorte qu’un élément très anodin, tout juste « passager ».

Hors tout contexte, indépendamment de celui-ci ou à l’intérieur même de ce récit, elle peut aussi avoir un sens très particulier, une signification essentielle.

On peut donc « l’interpréter »… comme l’on dit peut-être d’une musique.

On peut la lire de façon courante, c’est-à-dire « en passant », en y voyant un épisode sans grande importance, un moment du récit plus ou moins banal; on peut aussi en faire une lecture un peu différente. Comme ce qui suit et tente de le faire.

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Voici une jeune femme qui court, qui embrasse un autre personnage. Le narrateur (à moins que ça ne soit le lecteur) la trouve « très jolie », « très gaie ». Voici une jeune femme, dans les actes les plus simples de sa vie, dans ses gestes « quotidiens ». Voici ce qu’éprouve aussi celui qui l’aperçoit.

Cela, tout cela, tout ensemble, n’est rien d’autre qu’une vie. Chacun de nous est chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, ce qu’il éprouve comme joie et peut-être comme tristesse, ce que les autres éprouvent à son sujet.

C’est aussi (tout cela) ce qu’on oublie le plus souvent. Parce que la vie est là, immédiate et toujours présente et qu’elle se fait oublier. Alors, nous sommes souvent fascinés par bien d’autres choses qui captent notre attention, notre regard.

C’est pour cela que cette phrase de Jean Echenoz peut être considérée comme remarquable. Si l’on veut bien y prêter un peu d’attention, elle nous rappelle la vie, ce qu’elle est: elle nous rappelle à la vie. Elle nous dit surtout que la vie est action, qu’elle est ce corps qui court, qui se penche un peu pour un geste d’affection ou de tendresse, qui « respire » la gaieté et la joie. Cette phrase, si simple, si « banale » nous dit que la vie est là, maintenant, et ici. Qu’elle n’est pas dans un « arrière-monde », qu’elle est dans ce monde, qu’elle est ce monde, qu’elle est notre corps, que nous sommes existence et que nous ne sommes rien d’autre que cela.

La vie n’est pas une idée, une idéalité: elle est toujours concrète et matérielle: elle est la définition même de la réalité et de la matérialité.

Sans aucun doute, les sciences (et même toutes les sciences ensemble, si cela était aujourd’hui possible) ne peuvent rendre compte de ce qu’est cette vie. Sans plus de doute, même les sciences de la vie (biologie…) ne le peuvent davantage. Mais en même temps les sciences de la vie nous disent beaucoup de choses sur cette vie que nous sommes quand elles ne parlent pas d’une vie abstraite, d’un corps abstrait, d’un corps en général.

Car cette jeune femme qui court, qui embrasse, est un corps vivant dont aucun élément ne peut être nié. Pas davantage la chair dont il est fait et qui peut se dire comme cellules, tissus, neurones, organes. Pas davantage ce qui le fonde comme corps vivant unique, subjectif et qui est passion et épreuve incessante de soi.

Distinguer les deux pour les opposer c’est commettre un contresens total. A l’inverse il ne faut que les comprendre, autrement dit  les rassembler en une seule et même réalité, celle de la vie. L’oubli du corps, dans toutes les acceptions du terme est pourtant la règle commune. Sans doute observons nous plus souvent le corps-objet que le corps-sujet. Le premier est même fréquemment le lieu de toutes les attentions. Mais, plus profondément, ignorer l’un ou ignorer l’autre procède de la même erreur. Parce que l’un est l’autre, indissociablement.

La vie est à chaque instant le contraire d’une idéalité. C’est cela que nous devons « approuver » constamment dans une société dont les « valeurs » sont fondées sur le dualisme de l’âme et du corps. C’est ce que nous devons proclamer contre tout ce qui s’oppose chaque jour à cette réalité, à la réalité telle qu’elle est.

Voici l’enjeu: approuver l’existence, le corps et la vie!

« Comment ça va la vie avec une autre,

Plus simple, n’est-ce pas? …

…Commnet ça va « vivre », comment va-t-elle

La force d’être? Et de chanter la force? … »               (Marina Tsvétaïeva « Tentative de jalousie », éditions Gallimard)



« Une photographie »: texte, poème, évocation, parole, écrit…

 

Une photographie

C’était il y a longtemps.

Aujourd’hui je n’aperçois plus ni les paysages, ni même ton visage.

Ce sont eux pourtant qui m’ont saisi comme au premier lever du jour.

Entre mes mains, sous mon regard, ce papier, cette image, ne purent rien me montrer, rien me faire voir.

Mais, désormais ils révèlent tout. Rien ne se cache, rien ne se dérobe: tout resurgi dans une présence étonnée. A chaque heure ton sourire irradie et m’atteint comme une flèche en retour, comme les rayons différés d’une étoile.

La lumière est ta chair, elle est la mienne partagée. Cet unique instant est aujourd’hui notre vie commune.

 Plus rien n’a de sens, plus rien n’est à entendre. Seul l’intérieur obscur de l’amour est présence inexprimable, vie vibrante au centre de cette nuit.

C’est ainsi qu’est notre joie: insaisissable retour de l’absent, réveil ébloui d’un matin.Celui qui demeure en sa liberté retrouvée, dans la clarté d’un paysage du soir.

 

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 Michel Arcens            mars 2009



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