« Elle était très jolie, très gaie… » une lecture de Jean Echenoz

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 » Elle courut vers la voiture, embrassa Ethel Gibbs et l’entraîna vers l’intérieur de la maison. Elle était très jolie, très gaie… »  (Jean Echenoz « Cherokee » éditions de Minuit)

Cette citation de Jean Echenoz peut être lue comme une sorte de « banalité ». Hors tout contexte. Mais aussi, bien sûr à l’intérieur même du texte et du roman dont elle ne constitue en quelque sorte qu’un élément très anodin, tout juste « passager ».

Hors tout contexte, indépendamment de celui-ci ou à l’intérieur même de ce récit, elle peut aussi avoir un sens très particulier, une signification essentielle.

On peut donc « l’interpréter »… comme l’on dit peut-être d’une musique.

On peut la lire de façon courante, c’est-à-dire « en passant », en y voyant un épisode sans grande importance, un moment du récit plus ou moins banal; on peut aussi en faire une lecture un peu différente. Comme ce qui suit et tente de le faire.

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Voici une jeune femme qui court, qui embrasse un autre personnage. Le narrateur (à moins que ça ne soit le lecteur) la trouve « très jolie », « très gaie ». Voici une jeune femme, dans les actes les plus simples de sa vie, dans ses gestes « quotidiens ». Voici ce qu’éprouve aussi celui qui l’aperçoit.

Cela, tout cela, tout ensemble, n’est rien d’autre qu’une vie. Chacun de nous est chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, ce qu’il éprouve comme joie et peut-être comme tristesse, ce que les autres éprouvent à son sujet.

C’est aussi (tout cela) ce qu’on oublie le plus souvent. Parce que la vie est là, immédiate et toujours présente et qu’elle se fait oublier. Alors, nous sommes souvent fascinés par bien d’autres choses qui captent notre attention, notre regard.

C’est pour cela que cette phrase de Jean Echenoz peut être considérée comme remarquable. Si l’on veut bien y prêter un peu d’attention, elle nous rappelle la vie, ce qu’elle est: elle nous rappelle à la vie. Elle nous dit surtout que la vie est action, qu’elle est ce corps qui court, qui se penche un peu pour un geste d’affection ou de tendresse, qui « respire » la gaieté et la joie. Cette phrase, si simple, si « banale » nous dit que la vie est là, maintenant, et ici. Qu’elle n’est pas dans un « arrière-monde », qu’elle est dans ce monde, qu’elle est ce monde, qu’elle est notre corps, que nous sommes existence et que nous ne sommes rien d’autre que cela.

La vie n’est pas une idée, une idéalité: elle est toujours concrète et matérielle: elle est la définition même de la réalité et de la matérialité.

Sans aucun doute, les sciences (et même toutes les sciences ensemble, si cela était aujourd’hui possible) ne peuvent rendre compte de ce qu’est cette vie. Sans plus de doute, même les sciences de la vie (biologie…) ne le peuvent davantage. Mais en même temps les sciences de la vie nous disent beaucoup de choses sur cette vie que nous sommes quand elles ne parlent pas d’une vie abstraite, d’un corps abstrait, d’un corps en général.

Car cette jeune femme qui court, qui embrasse, est un corps vivant dont aucun élément ne peut être nié. Pas davantage la chair dont il est fait et qui peut se dire comme cellules, tissus, neurones, organes. Pas davantage ce qui le fonde comme corps vivant unique, subjectif et qui est passion et épreuve incessante de soi.

Distinguer les deux pour les opposer c’est commettre un contresens total. A l’inverse il ne faut que les comprendre, autrement dit  les rassembler en une seule et même réalité, celle de la vie. L’oubli du corps, dans toutes les acceptions du terme est pourtant la règle commune. Sans doute observons nous plus souvent le corps-objet que le corps-sujet. Le premier est même fréquemment le lieu de toutes les attentions. Mais, plus profondément, ignorer l’un ou ignorer l’autre procède de la même erreur. Parce que l’un est l’autre, indissociablement.

La vie est à chaque instant le contraire d’une idéalité. C’est cela que nous devons « approuver » constamment dans une société dont les « valeurs » sont fondées sur le dualisme de l’âme et du corps. C’est ce que nous devons proclamer contre tout ce qui s’oppose chaque jour à cette réalité, à la réalité telle qu’elle est.

Voici l’enjeu: approuver l’existence, le corps et la vie!

« Comment ça va la vie avec une autre,

Plus simple, n’est-ce pas? …

…Commnet ça va « vivre », comment va-t-elle

La force d’être? Et de chanter la force? … »               (Marina Tsvétaïeva « Tentative de jalousie », éditions Gallimard)



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