Pierre Bonnard, hors du temps

pierrebonnard.jpg  Pierre Bonnard

« L’art, c’est l’arrêt du temps ».C’est le peintre Pierre Bonnard qui a dit cela. Comme il a dit: plutôt que de peindre la vie il s’agit de « rendre la peinture vivante ». De la même manière, il a exclu toute intention dans son art, à peu près au moment où la phénoménologie de Husserl prétendait, dans un autre domaine, théorique celui-là,  mettre l’intention et l’intentionalité au coeur du système.

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Quand on voit une peinture de Pierre Bonnard on voit un paysage, un miroir et une image dédoublée et inversée, une rue ou les toits depuis une fenêtre, un nu immuable à travers le temps, Marthe sa compagne, son épouse constante, au bain, à la toilette, un jardin, un café, une devanture, une scène de la vie quotidienne: on entre toujours dans une intimité. Dans tous les cas une présence nous atteint, nous frappe, nous sidère, nous immobilise. Il n’y a d’autre sens, d’autre siginification dans une peinture de Bonnard, que les sens éveillés, que l’émotion simple, immédiate, non seulement restituée mais provoquée: la vie montrée, présente, mais vécue, comme intensifiée chez celui ou celle qui, soudain, devant le tableau, vit. Vit, en ce sens que tout se passe comme si nous vivions un peu de la vie du peintre, du sujet du tableau, de ce sujet qui n’est jamais un « monde », un objet, une « intention » de notre regard ou même de celui du peintre. Si Bonnard peint dans son atelier les champs ou les clochers qu’il a rapidement dessinés, c’est parce que ce qui importe pour lui, ce qui est essentiel dans sa conception de la peinture, c’est l’émotion ressentie. Et, il lui faut quelques notes, quelques traits de crayon pour ressentir à nouveau ce qu’il a ressenti du haut de la colline en apercevant les méandres de la Seine ou en marchant dans les rues du Cannet. Et, il lui faut alors seulement son génie « prophétique » (c’est plus ou moins le sens que l’on a donné au terme de « nabi » venu de l’hébreu, lui qui fit partie de ce mouvement esthétique) , tout sont talent de peintre si singulier, pour que nous, nous les ressentions à notre tour, avec lui, dans l’admiration de notre regard.

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La peinture de Pierre Bonnard est une peinture  »hors du temps ». Non pas qu’elle soit intemporelle, non pas non plus qu’elle prétende à une universalité quelconque qui par principe transcenderait l’objet du tableau (cet objet qu’on appelle souvent le « sujet »). Bonnard sait que le temps est un compte, un décompte, une mesure. C’est hors de ce temps mesurable et toujours mesuré qu’il se place. Il est dans cet « instant » dont il a été question ici-même dans d’autres articles. Il est dans cet instant qui n’est pas une fraction du temps mesuré, qui en serait une fraction infime, une seconde ou moins, un millième ou moins encore. Bonnard est, par son art, dans son art et sans doute parce que c’est ainsi qu’est l’art, un peintre de l’instant, de l’ici, du maintenant, irréductible, indépassable et qui est la vie même en tant qu’elle est sa propre épreuve et qu’elle ne peut jamais être déliée ni d’elle-même, ni de nous, ni de rien. Un tableau de 1895 intitulé « L’omnibus » est une magnifique « illustration » de cette instantanéité de la peinture de Bonnard: on y voit en un seul regard et sans mesure, en toute démesure, le mouvement, une scène où tout « bouge ». De la même manière, une stupéfiante photographie qu’il a prise de Marthe, de dos, assise sur son lit, photographie qui semble non pas la figer mais l’immobiliser. L’immobiliser, au sens où celle immobilité est celle d’un mouvement, d’un geste en train de se déployer sous nos yeux et dans notre propre regard.

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 De la même façon, la peinture de Bonnard est une musique. Elle est d’avant la figuration, la représentation, la réalité objective: elle résonne et fait résonner. Et aussi, sans doute parce que les sens ne connaissent entre eux aucune limite, aucune frontière: où commence l’ouïe et où s’arrête-t-elle, où s’arrête-t-elle par rapport au toucher, par rapport au regard? Et chaque sens par rapport à l’autre où commence-t-il, où finit-il? Même les neurologues, les plus grands connaisseurs du cerveau ne peuvent le dire. Même si l’on a une approche positiviste du problème on ne peut répondre à cette question. C’est William Faulkner qui dans une nouvelle intitulée « Fumée » (in « Le docteur Martino et autres nouvelles » Folio Gallimard) a montré cela de façon littéraire. Claude Romano dans « Le chant de la vie » (Essais Gallimard) en a fait la démonstration de façon remarquable.

Paul Gauguin qui à bien des égards est à l’origine de la peinture de Pierre Bonnard fut peut-être le premier peintre musicien parce que sa façon de concevoir et de traiter la peinture mettait en résonances intenses couleurs et formes. C’est au même moment que Nietzsche écrivait une oeuvre musicale, poétique, philologique, philosophique où la musique et la danse étaient les autres mots pour la vie, pour le corps, pour un réel vécu, pour un éternel retour de chaque instant. Peut-être, peut-on faire aussi ce rapprochement…

  serusierthetalisman.jpg  Paul Sérusier « Le talisman »

En tout cas, comme tous les « Nabis » ce groupe auquel il appartint au début de sa carrière, fondé par Paul Sérusier, inspiré par Gauguin, sont but dès ce moment-là était de se départir de tout naturalisme, de tout réalisme, de tout positivisme. Et aussi de tout idéalisme. Pour « dire » un art, une esthétique hédoniste (ce qui n’exclut ni la mélancolie, ni la tristesse, ni la souffrance), une peinture vivante.

 

Pour finir, rappelons qu’après l’exposition Bonnard du Musée d’Art Moderne de Paris en 2006, le musée Fleury de la petite ville de Lodève au nord de l’Hérault (à 35 ou 40 minutes de Montpellier) propose jusqu’au 1er novembre 2009 une très belle réunion de tableaux de Pierre Bonnard.

 

On pourra aussi lire le roman de Guy Gofette à propos de Marthe Bonnard: « Elle, par bonheur, et toujours nue » (éditions Folio Gallimard).

 

 



2 commentaires

  1. Jean-Claude Baissac 31 mars

    Je suis un artiste de l’ile Maurice ( visitez mon Site Web ).

    Tout artiste, qu’il soit abstret, figuratif,ou autre, a toujours a apprendre de Bonnard

  2. catherine anseeuw 16 avril

    Bonjour,

    Il y a des petits bonheurs comme ça qui vous arrivent comme un souffle de Vie ! Ceux que semblait aimer Pierre Bonnard. Les miens, entre autres, sont de découvrir Pierre Bonnard après avoir lu le livre de Guy Goffette… Merci Monsieur Pierre car vraiment avec vous le temps s’est arrêté sur la vie… Et Merci à vous de le faire vivre pour que nous puissions voir ce qu’est le bonheur du Monde.
    A la vie !
    Catherine Anseeuw

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