Sur les bords de la Garonne, l’innocence à venir: un séjour avec Hölderlin

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Au tout début du XIX° siècle le poète allemand Hölderlin (1770-1843) est précepteur à Bordeaux. Il sait et connaît l’amour interdit sur le bords de la Garonne. Plus tard, il sombrera dans la folie.

Dans la ville de Montaigne, Hölderlin cherche le bonheur, lui le poète « en détresse ».

Le temps ne fera plus rien à l’affaire.

Il dira ces mots qui effacent tout « esprit de géométrie » dans tout esprit, dans toute rencontre, dans tout amour, dans tout bonheur, dans toute vie:

« Oublions que le temps existe et ne comptons pas les jours de la vie.

Que sont les siècles en face de l’instant où deux êtres se devinent et s’abordent ainsi? »

(Hypérion)

Car tout se passe dans l’instant: tout est instant.

Connaissant le visage de l’aimée, Hölderlin dit soudain, reconnaissant la joie qui l’habite alors:

« Songez qu’il y a des hommes qui se prétendent joyeux: mais vous n’avez rien deviné encore de la joie. Songez que l’on peut redevenir pareil aux enfants… » (Hypérion)

Plus tard, au printemps de 1886 à Nice, Nietzsche écrira à son tour:

« Maturité de l’homme: retrouver le sérieux qu’il mettait au jeu, étant enfant » (Par-delà le bien et le mal)

C’est ainsi que s’écrivent les synonymes. Le jeu, la joie, l’instant, le bonheur sont des synonymes. L’innocence aussi. Et c’est au soir que celle-ci advient.

« Plus le temps passe et plus nous devenons jeunes » a déjà écrit Nietzsche dans « Le Gai Savoir ».

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(Les bords de la Garonne)

Se souvenant, Hölderlin écrira ceci:

« …Pars donc et porte mon salut

A la belle Garonne

Et aux jardins de Bordeaux, là-bas

Où le sentier sur la rive abrupte

S’allonge, où le ruisseau profondément

Choit dans le fleuve, mais au-dessus

Regarde au loin un noble couple

De chênes et de trembles d’argent…

 …Des montagnes de raisin d’où la Dordogne

Descend, où débouchent le fleuve et la royale

Garonne, larges comme la mer, leurs eaux unies.

La mer enlève et rend la mémoire, l’amour

De ses yeux jamais las fixe et contemple,

Mais les poètes seuls fondent ce qui demeure.« 

(Souvenir. Hymnes)

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Près d’un siècle plus tard, le 2 avril 1936, à Rome, le philosophe Martin Heidegger prononçait un discours qu’il intitulait « Hölderlin et l’essence de la poésie ».

Commentant la parole de « Souvenir », alors que sur le monde tous les dangers et tous les orages s’amoncellent, Heidegger dit:

« La poésie est fondation par la parole et dans la parole…Jamais la poésie ne reçoit le langage comme une matière à oeuvrer…mais c’est au contraire la poésie qui commence par rendre possible le langage…il faut donc que l’essence du langage soit comprise à partir de l’essence de la poésie… »

Et un peu plus loin ceci encore, rappelé par Heidegger:

« La poésie est l’oeuvre la plus dangereuse – et en même temps « la plus innocente de toutes les occupations » selon l’expression de Hölderlin dans une lettre à sa mère.



Un voyage avec Gauguin: « une musique de sauvage » (chapitre II)

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Dans « Noa noa », Paul Gauguin écrit à son propos:

« …il restera toujours le souvenir d’un artiste qui a libéré la peinture…dans mes oeuvres il n’y a rien qui surprenne, déroute, si ce n’est ce « malgré moi de sauvage », c’est pourquoi c’est inimitable. »

gauguinselfportrait.jpg  Les tableaux de Paul Gauguin sont donc devenus, au coeur de l’océan Pacifique, des « musiques composées par un sauvage ». 

Depuis Tahiti, en 1899, il écrit une lettre à André Fontaines où il dit:

 » Violence, monotonie de tons, couleurs arbitraires…ces répétitions…au sens musical de la couleur, n’auraient-elles pas une analogie avec ces mélopées orientales…Pensez aussi à la part musicale que prendra désormais la couleur dans la peinture moderne. La couleur qui est la vibration de même que la musique… »

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Treize années auparavant, en 1886, on pouvait lire ces mots, prévoyants de l’avenir:

 » La musique offre aux passions le moyen de jouir d’elles-mêmes…Nul ne devinera d’après ma peinture la splendeur de votre aurore, étincelles soudaines, merveilles de ma solitude… »

Dans « Par delà le Bien et le Mal » comme dans toute son oeuvre, Friedrich Nietzsche est musicien, musicien et peintre, ce qui est la même chose. Ce qui est la même chose qu’être artiste ou philosophe. 

La philosophie de Nietzsche est toute une musique. Elle est une musique du corps: elle est une danse.

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De même les musiques de Polynésie, encore aujourd’hui: « ute », « hymene », « tamure »…sont des danses. Même si on ne fait que les jouer ou les entendre. Elles sont des chants: ce qui est tout pareil.

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En 1902, Paul Gauguin, lui aussi prévoyant, aussi prophète que les « nabis » eux-mêmes, dit:

« Ne vous y trompez pas, Bonnard, Vuillard, Sérusier, pour citer quelques jeunes, sont des musiciens… »

Assuré qu’en Polynésie (« là où la musique n’est que danse, là où l’âme n’est rien d’autre que le corps ») on se situe au-delà de toutes les valeurs. Surtout quand elles sont entendues comme « morales », « moralisantes » ou « moralisatrices ».

Alors Gauguin prétend:

« Le noa noa tahitien embaume tout. Moi je n’ai plus conscience du jour et des heures, du mal et du bien: tout est beau, tout est bien. »

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 Il peut écrire à August Strindberg le 5 février 1895:

« L’Eve que j’ai peinte (elle seule), logiquement peut rester nue devant nos yeux. La vôtre en ce simple état ne saurait marcher sans impudeur, et, trop belle (peut-être), serait l’évocation d’un mal et d’une douleur ».

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C’est ainsi que Paul Gauguin est un sauvage! Non pas un « bon sauvage », ou alors un sauvage qui ne connaîtrait que ce qui est bon et plus ce qui est bien ou mal.

« Ce qu’on fait par amour s’accomplit toujours par delà le bien et le mal »: c’est là l’affirmation proférée par Nietzsche!

Exactement au même moment (1892), Gauguin écrit de son côté:

« La civilisation s’en va petit à petit de moi. Je commence à penser simplement… »

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Paul Gauguin est un « sauvage » et un « musicien ». Sans doute parce qu’il est un peintre.

Dans une entretien avec Eugène Tardieu, publié par « L’Echo de Paris » le 15 mars 1895, le peintre sauvage s’exclame: 

« Tout dans mon oeuvre est calculé, médité longuement. C’est de la musique, si vous voulez! »

Voici pourquoi Paul Gauguin est sans doute un philosophe. Au sens où Nietzsche le fut. Un sauvage et un musicien: c’est tout comme! Comme un peintre!

C’est ainsi que s’écrivait dès 1872  »La naissance de la tragédie »:

« La musique, c’est l’idée vraie du monde…la musique atteint immédiatement au coeur. »

Comme la peinture et les couleurs de Paul Gauguin.



Le voyage avec Gauguin: »L’art de jouir » (chapitre I)

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Le 16 septembre 1901, Paul Gauguin arrive à Atunoa sur l’île Marquise d’Hiva Hoa.

Il y construit sa « Maison du jouir ». Il grave ce nom au-dessus de sa porte.

Il écrit:

« Ici, près de ma case, en plein silence, je rêve à des harmonies violentes dont les parfums naturels me grisent… Il ne faut pas conseiller à tout le monde la solitude, car il faut être de force pour la supporter et agir seul. »

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Vingt ans plus tôt, Friedrich Nietzsche écrit « Le Gai Savoir ».

En exergue il dit:

« J’habite ma propre maison, je n’ai jamais imité personne en rien et je me ris de tout maître qui n’a su rien de lui-même. Inscription au-dessus de ma porte ».

Alors qu’il se trouve à Ruta, près de Gênes, Nietzsche écrit  en 1886, la préface au « Gai Savoir » et il ose ces mots:

« Tout ce livre n’est en effet rien qu’un besoin de jouir… le tressaillement de joie des forces récupérées… le sentiment et le pressentiment soudains de l’avenir… »

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En écho peut-être, au philosophe de la volonté de puissance, Paul Gauguin dira un jour ce mot que le voyageur incessant de Sils-Maria, Nice, Gênes, Venise, aurait pu écrire lui-même:

« J’ai voulu vouloir ».

C’est ainsi qu’il faut comprendre « Jouir »: comme la volonté de la vie qui se ressent et s’éprouve elle-même. C’est ainsi qu’advient alors, « quand tout s’y prête », l’amour de l’autre.

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Dans l’ouvrage qu’il écrivit à Paris en 1894, après son premier séjour en Polynésie (à Tahiti, cette fois), ouvrage dont on trouve de belles éditions fac-similées, dans « Noa noa » donc, Paul Gauguin écrit:

« La civilisation s’en va petit à petit de moi. Je commence à penser simplement, à n’avoir que peu de haine pour mon prochain – mieux, à l’aimer. J’ai toutes les jouissances de la vie libre,  animale et humaine…avec la certitude d’un lendemain pareil au jour présent. »

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Comme si résonnait aussi pour le peintre lui-même, l’éternel retour de chaque jour…

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Et Stéphane Mallarmé devant les tableaux de Gauguin à Tahiti:

« Il est extraordinaire que l’on puisse mettre tant de mystère dans tant d’éclat. »

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Gauguin dit aussi, avant de partir une nouvelle fois:

« Une femme rangeait dans la pirogue quelques filets et l’horizon de la mer bleue était souvent interrompu par le vert de la crête des lames sur les brisants de corail. »

Il emporta quelques secrets et quelques mystères avec lui…

… (à suivre)



Venise ou la musique

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Venise n’est pas une ville. Venise est un sorte d’imagination, de création qui, sans cesse, se déploie.

Chacun trouve à Venise ce qu’il est: sa force (sa « virtù »), ses sensations et ses sentiments, sa vie.

Chacun y  »joue » son désir, ses rêves.

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Venise est une sorte de forêt aux mille sentiers qui ne se perdent jamais, qui n’égarent jamais, qui conduisent à soi-même.

Voici une sorte de promenade sereine avec un peu de musique, quelques images (pour la plupart inconvenues; à moins qu’elles soient même inconvenantes ou intempestives), quelques références littéraires et philosophiques, quelques citations pour la plupart empruntées à l’excellent livre de Béatrice Commengé « La danse de Nietzsche »(éditions Gallimard, collection L’infini).

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Où l’on verra que la « musique » est aussi un autre nom pour la « vie » et pour « l’amour »… 

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Où l’on verra que Venise est synonyme de « musique »!

« C’était la ville improbable, qui vous échappait comme une mélodie, ses rues coulaient comme une musique…cette ville qui n’est ni terre, ni eau, ni île, ni continent, mais un mirage de lumières et de chants…

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

…amour non pas de la femme, mais de la Vie, amour de l’amour en quelque sorte, affirmation de l’unité, de l’harmonie – celle-là même que l’on retrouve dans la musique…

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 (photo Michel Arcens octobre 2009)

…Ici la pierre, reflétée dans l’eau, perdait sa rigidité. Chaque palais se dédoublait de son reflet tremblant et le temps comme l’espace, se chargeait d’une dimension nouvelle…comme lorsqu’on écoute une musique et il n’y avait rien d’étonnant à ce que Nietzsche, cherchant un « synonyme à musique », ne trouvât jamais que le nom de Venise.

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Venise est ombragée comme une forêt, le corps peut y trouver son bonheur. Mais Venise vibre comme une musique et n’est pas propice au travail. Comme une mélodie, elle s’adresse aux sens et non à l’esprit. »

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Voici donc quelques suggestions pour un séjour imaginaire dans ce lieu de la « transmutation constante de toutes les valeurs ». Ce qui s’y aperçoit si bien: du quattrocento à Peggy Guggenheim comme à l’art contemporain de la Biennale ou du Palazzo Grassi, en passant par Bellini, Le Titien, Véronèse ou Le Tintoret, on ne voit rien de réel, mais seulement la part des anges et des songes.

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 (photo Michel Arcens octobre 2009)

Dans une calle du Dorsoduro, au détour d’un campo, on peut entendre résonner, présentes et bien vivaces pourtant les musiques du passé. Mais sont-elles donc du passé? Pas même du présent, sans doute. Car expression, seulement, de l’instant: hors du temps.

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Guiliano Carmignola dans la formation d’Andrea Marcon « Venice baroque orchestra » a donné au plus haut, aux concertos de Vivaldi, cette vitalité qu’ils portaient en eux. Il ont signé tous deux, Carmignola et Marcon, un superbe disque paru au début de cette année avec la violoniste Viktoria Mullova consacré aux concerti pour deux violons de Vivaldi (Archiv Produktion).

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 Viktoria Mullova

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 Guiliano Carmignola

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Autre voyage vivaldien du côté de Santa Maria della Salute avec le « Farnace »publié il y a un mois chez Naïve par Jordi Savall et le Concert des Nations…On peut aussi bien en entendre les échos du côté de San Trovaso puis des Zattere, en prolongeant un peu le pas.

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Jordi Savall

Comment oublier que Luigi Nono est né et mort à Venise (1924-1990)? Ce musicien fut sans doute l’un des plus grands génies du XX° siècle: peut-être n’est-ce pas un hasard s’il fut marié à la fille de Schönberg et s’il composa sur des textes de Shakespeare, de Pavese, d’Edmond Jabès, de Karl Marx, de Giordano Bruno. S’il mis aussi en musique un texte de Massimo Cassiari, le maire de Venise, « spécialiste des anges, figures de l’intercession du ciel et de la terre, de l’intelligible et du sensible, de la terre ferme et de la lagune. »(Michel Onfray « Le désir d’être un volcan » Le Livre de poche)

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 (photo Michel Arcens octobre 2009)

Sans doute, Luigi Nono n’aurait-il pas désapprouvé ce « tag » dans une calle du Castello.   

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Pour poursuivre ce que l’art commande et dont la « musique » est le terme principiel, celui qui d’une certaine façon, guide; avec Luigi Nono écoutons par exemple « Al gran sole carico d’amore » (Warner Teldec).

(Toutes les musiques citées ici sont accessibles en écoute gratuite sur le site musicme)

Venise n’est pas une ville d’autrefois: déjà dans toutes les oeuvres du passé (musique, architecture, sculpture, peinture) il y a des étourdissements qui ne sont pas de leur temps.

C’est pour cela qu’il y a la Biennale, le festival de musique « contemporaine », la « Mostra » et que la montée des eaux pour autant qu’elle soit une « réalité », n’empêchera pas Venise d’être le lieu de l’inventivité et de la « volonté », le lieu de tous les sens. On sait même que cette « montée des eaux » est l’une des causes de la vitalité de Venise: sans l’eau et les marées alors oui, Venise pourrait disparaître.

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

La littérature, elle aussi, prête à rêver. Elle a la même source que tous ces bouleversements qui font l’art, l’amour, la musique et la vie…Aussi, « L’Instant » signale deux livres à propos de Venise. Il y en a tant!Tout d’abord « Quatre saisons à Venise » d’Alain Gerber (éditions Robert Laffont), hymne à San Stefano.

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(photo Michel Arcens octobre 2009)

Et enfin de Alberto Toso Fei « Veneziaenigma » (éditions Elzeviro à Trévise)… Où l’on voit, en observant le passé, que « Venise est la ville de l’avenir, de demain »…Où l’on voit que Venise est aussi un roman…



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