« Bartleby » ou la littérature de l’impossible…quand « la littérature est le monde ».

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La littérature est fiction. Fiction incessante. Fiction toujours. Fiction absolue.

C’est dans la fiction que la littérature trouve son essence. Pas dans l’Histoire, pas dans les faits que faute de mieux on appelle « réels ».

En d’autres termes, la littérature développe un mode de « réalité » qui est celui de la « fiction ». La réalité, la présence, la vérité d’un personnage de roman, d’une histoire que nous raconte par exemple un « polar », cette réalité tout entière provient, vient, de la fiction.

En d’autres termes encore on pourrait dire que la littérature de « science-fiction », celle dont la narration se déroule dans le futur est davantage « littéraire », davantage « littérature » que celle qui se déroule dans le passé. Parce que le futur ne peut-être que possible, probable. Tandis que le passé, même « composé », recomposé, temps perdu et retrouvé ou non, comporte toujours une part de la réalité telle qu’elle s’est déjà déroulée. Le passé à ce titre serait donc moins fictionnel que le futur et donc moins littéraire.

Si l’on poursuit cette hypothèse, le temps de la littérature serait par définition toujours (quelque forme qu’il puisse prendre) le conditionnel.

Le titre du dernier roman de Philippe Delerme  » Quelque chose en lui de Bartleby » est une référence explicite à Herman Melville et à la nouvelle « Bartelby the scrivener, a Wall street history » parue pour la première fois en 1853.

Ce texte a été adapté quatre fois au cinéma, deux ou trois au théâtre, a prêté à de nombreux commentaires. On en trouve une analyse insigne chez Gilles Deleuze dans « Critique et clinique ».

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Dans ce texte (édition Folio Gallimard) dont le titre est, selon les éditions, « Bartleby », »Bartleby  l’écrivain » ou encore « Bartleby le scribe », le personnage principal est engagé par un homme de loi de Wall street pour recopier des textes: rien de moins littéraire, rien de moins fictionnel. Recopier des textes, c’est écrire mais c’est le contraire d’inventer, de créer. Mais, peu à peu, Bartleby commence à refuser de faire certains travaux. Chaque fois, il prononce cette phrase difficilement traduisible: « I would prefer not to… »: « Je préfèrerais ne pas… », « Je ne préfèrerais pas… ». Jusqu’au moment où il refuse de sortir de l’étude où il travaille et où désormais il dort; il refuse même d’être renvoyé! (on ne disait pas « licencié » au milieu du XIX° siècle).

Dans une certaine mesure, Bartleby est un véritable écrivain. Un écrivain du livre impossible à écrire. Puisque tout son temps se passe à écrire ce que d’autres ont déjà écrit. Malgré les apparences, Bartleby est bien un écrivain puisque toute littérature est littérature de l’impossible, littérature seulement potentielle, et donc à l’extrême, littérature impossible.

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Toute fiction est de l’ordre de l’impossible, par définition même. Bartleby n’en est que la figure conceptuelle extrême, une sorte d’illustration, de métaphore paradoxale.

Bartleby est une sorte d’exemple de ce qu’est la littérature, fiction qui ne cesse jamais, réalité sans doute plus grande que le « réel » lui-même dont les limites sont celles de ce qui advient.

C’est en ce sens que le mot réitéré d’Arthur Schopenhauer dans « Le monde comme volonté et comme représentation » selon lequel la musique est le monde, peut aussi bien s’appliquer à la littérature.

La littérature donc, est le monde. Elle n’est pas une représentation du monde, ni une image du monde, ni quelque chose qui permettrait de le comprendre, de le rendre soudain intelligible. La littérature est tout entière le monde tout entier. Il n’y a pas d’autre réalité que celle de la création, de l’art. Le monde est création et ne peut être autre chose. Le réel est cette fiction entrain de se dire, de s’exprimer, de se déployer…C’est la même chose que l’on trouve dans la peinture, dans la danse, dans la photographie, dans la sculpture et dans le cinéma. Dans d’autres activités humaines, heureusement. Dans toutes les activités heureuses. Et que l’on devrait trouver dans le travail: on peut même imaginer des « travailleurs heureux ». (Bon, là je pense qu’il faut beaucoup d’imagination en cette fin d’année 2009, mais il faudra bien que cela change un jour et cela est déjà, plus ou moins, il est vrai, arrivé.)

On trouvera ci-après un petit texte (à caractère poétique, c’est-à-dire encore plus fictionnel que la fiction elle-même si cela est possible), hommage écrit en 2008 à Melville (l’un des plus grands écrivains qui soit) et à Bartleby. « J’aurais mieux aimé… » est une traduction (personnelle) du fameux « I would prefer not to… ».

On voit bien ici, que cela a de nombreux sens, plusieurs sens, imaginaires (ceux-là même de l’imagination elle-même), improbables, impossibles, impensables: on voit bien que la littérature est encore plus réelle, plus vraie que ce que l’on décrit généralement comme réel et comme vrai. On voit bien ainsi que toute littérature est un « conte », que toute réalité vient de l’impossible. Que rien ne peut se substituer à la création, à l’invention, à l’imagination, à l’art: que sans cela qui est un et qui est un tout, alors il n’y a rien, pas même la vie, pas même l’ici, le maintenant, l’instant.

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J’aurais mieux aimé…

J’aurais mieux aimé qu’il n’en soit pas ainsi au déclin de ce jour.

J’aurais mieux aimé peut-être.

Le ciel serait resté dans le cœur des grands arbres abattus sur la route ensoleillée d’une adolescence qui n’était encore qu’enchanteresse inavouée.

Plus tard nous fûmes associés souverains. Nous étions cependant assourdis par le poids de nos efforts dans la chaleur de Midi. Nous allions dépouillés de tout. Tel était le rite d’autrefois. Nous le portions avec la gravité de la glace et le dévouement de l’ardeur.

lisalyonparrobertmappelthorpe.jpg (photo Robert Mapelthorpe)

Il y avait une audace à vouloir franchir le sommet de la montagne et la pierre s’y opposait. Nous fûmes inlassables pourtant. Inlassables mais effrayés sans termes aperçus.

J’aurais mieux aimé, tu sais. J’aurais mieux aimé, justement ; sans doute. La ferveur de ta prière s’envola sourde et inexorable. J’aurais mieux aimé espérer et ressentir tes sourires, ceux de l’effort apaisé que tu apercevais dans chacun de tes gestes et dans la pureté de ton cœur. Il fallait que j’emprunte cette épreuve infinie, celle dont la grive d’automne  ne peut plus se charger.

J’aurais mieux aimé te proclamer, te dire grâce et merci. Et parvenir à franchir enfin cet obstacle tragique. Il en fut autrement.

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 Depuis ces années incertaines ta présence est unie au destin. Il fallut pourtant quelques ciels passagers et qu’une pluie d’éclairs imprévus s’affranchisse des regrets et surmonte ton courage.

Peut-être aurais-je mieux aimé. Et alors je t’aurais donné avec ton bonheur fébrile une attente de lueurs, d’eaux et de bleus, partagée.

Michel Arcens    (octobre 2008/février 2009)

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