« Je rêvais ses rêves » ou la vérité indécise (…avec Jean-Philippe Toussaint)

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 (photo M A. janvier 2009 Girona)

Toute la vérité, rien que la vérité. C’est peut-être ce que nous dit Jean-Philippe Toussaint dans son dernier roman qui vient de paraître aux éditions de Minuit: « La vérité sur Marie ».

Il faut bien croire les écrivains, il faut bien croire les romans et la littérature. Sinon pourquoi les lirait-on ces pages qui passent sous nos regards? En outre, quand l’un de ces auteurs (pas le plus médiatique de la planète littéraire, et de loin) nous dit qu’il dit la vérité, pourquoi ne pas le croire?

 toussaint1.jpg (Jean-Philippe Toussaint)

Mais comment croire Jean-Philippe Toussaint? Comment croire qu’après « Faire l’amour » et « Fuir », les romans de ses premières aventures avec Marie, le narrateur (l’auteur ?) va maintenant passer aux aveux: nous dire qui est véritablement Marie? Et la dévoilant se dévoiler enfin lui-même?

Non, cela est impossible: vous voudriez prendre au sérieux un romancier, même un romancier qui aurait beaucoup d’imagination et qui mettrait dans la tête d’un cheval improbablement enfermé dans un Boeing cargo, lui-même pris dans un orage au-dessus de Tokyo, des pensées et des sentiments proprement humains? Et cela, imperceptiblement, sans crier gare! (C’est aux alentours de la page 136: allez « voir », vous verrez bien!) Vous voudriez croire quelqu’un qui n’arrive pas à désigner l’un des principaux personnages de son roman par son prénom, par son vrai prénom.

Non, décidément Jean-Philippe Toussaint, n’est pas un écrivain sérieux.

Mais je plaisante: Jean-Philippe Toussaint est un grand écrivain et son dernier livre, « La vérité sur Marie » est un vrai bon roman!

Tout d’abord parce qu’il nous fait vivre des scènes haletantes, superbement décrites: des orages et des incendies, des cavalcades et des stupeurs.

Ensuite parce que Jean-Philippe Toussaint développe une conception de la vérité qui n’est pas celle de notre tradition, qui n’est pas celle de « l’Annonciation », conception, qui fait de toute vérité un secret révélé.

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 (« L’Annonciation » par Le Caravage)

La vérité n’est donc pas un dévoilement, elle ne procède pas (c’est à sa façon ce que nous dit ce roman) d’un dévoilement, elle n’aboutit pas à « être toute nue »! Comme l’iconographie nous la montre depuis des siècles.

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 (« La naissance de Vénus » par Boticelli, détail)

Ce que nous montre Jean-Philippe Toussaint, lui, c’est que la Vérité n’existe pas. Il nous montre qu’il y a sans doute des hypothèses, que l’on prend parfois pour la vérité mais qui ne sont que des vérités plus ou moins précises, toujours floues et, disons « subjectives ». Toute vérité n’est donc qu’ « indécise ».

« Je l’aimais, oui. Il est peut-être imprécis de dire que je l’aimais, mais rien ne pourrait être plus précis. » (page 57)

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Et surtout, en lisant « La vérité sur Marie », on verra comment Jean-Philippe Toussaint réussit à renverser, me semble-t-il, ce qu’avait fait Flaubert avec « Madame Bovary ». Jean-Philippe Toussaint n’est pas Marie, à l’instar de Flaubert qui pouvait dire le fameux: « Madame Bovary, c’est moi ».

C’est  Marie, c’est le personnage du roman qui donne vie à l’écrivain, qui est la vie de l’auteur et non l’nverse. C’est Marie qui pourrait dire: « Je suis Jean-Philippe. » En tout cas l’auteur, lui, peut bien dire la confusion:

« J’entendais le murmure de ses rêves qui s’écoulait dans son esprit…j’en étais venu, la nuit, à imaginer que je rêvais ses rêves. » (page 183)

 

Plus tard, c’est dans un monde dévasté, incendié que se clôt « La vérité sur Marie ». C’est à cet instant que la distance qui séparait le narrateur de Marie est abolie, à nouveau enfin abolie.

 » … et sur ta peau et tes cheveux, mon amour, subsistait encore une forte odeur de feu. » (page 205)

 

 



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