La musique avec les mots: « Blues » ou la poésie d’Alain Gerber

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« Et puis les mots qui sont restés en arrière de nos souffles, les beaux mots du silence, alors que nous étions cachés par terre derrière les carcasses des vieilles choses, derrière le soir qui tombe, environnés d’une poussière d’or, si lente, dans l’ancienne grange que personne s’était même pas donné la peine de brûler. » 

Les mots du silence: ce sont aussi ces mots-là qui font la musique de la littérature. Ce sont ces mots qui font, avec de la musique du roman. C’est ici, ici-même, que la musique fait, avec ses mots, avec des mots, les romans, la poésie, toute la littérature.

C’est ainsi que cela se passe quand cela vient de l’arrière de nos souffles: que ce soit des mots, des phrases, des paragraphes ou des chapitres entiers. Ou que ce soit des notes, des chants, des accords, des désaccords, des harmonies, des plaintes, des joies, des pleurs.

C’est ainsi que cela se passe quand la littérature vient du tréfonds. Alors, la musique et elle, sont indistinctes.

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Pour un roman qui exprime, fait ressentir la naissance de cette musique que l’on appelle le « blues », il y a là comme une « évidence ». Mais enfin, que celle-ci (cette évidence) soit dans notre lecture à chacune des pages, à chacun des mots, c’est quand même autre chose: une sorte d’exploit. Une évidence et un exploit en même temps: c’est, ou un oxymore ou une contradiction.

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A moins que ce soit l’oeuvre dont ne sait trop quel mystère.

Sans doute celui qui se cache au coeur de « ces livres où l’on dit au moyen des mots ce que les mots sont incapables de dire ».

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Il y a dans « Blues », le dernier roman d’Alain Gerber (éditions Fayard), l’histoire des esclaves, la formidable histoire du « chemin de fer souterrain » d’Harriet Trubman, la guerre de sécession, l’abolition et ce qui s’en suivit. Ou peut-être ce qui ne s’en suivit pas. Il y a des amours, des peines, des joies et même quelques rires. Il y a des morts, des morts violentes, des bagarres, des ivrognes, des bagnes effroyables, des lumières au matin qui éblouissent déjà.

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(photographie M Arcens)

Il y a dans « Blues » cette souffrance à l’origine de la musique. 

On lit et on entend ainsi cette plainte:

« De mon harmonica je ne tirais plus que des accents mélancoliques. Ils nourrissaient ma souffrance, pourtant je n’avais aucun autre moyen de la supporter. »

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Il y a dans « Blues » des scènes haletantes, vécues de l’intérieur, mais que l’on aperçoit, quand on les découvre dans le silence de la lecture, comme des scènes de cinéma, de grand écran dans une salle obscure.

C’est ainsi que l’on vit, comme si on le vivait nous-mêmes, la naissance du kazoo, la création de « Midnight special », d’ « Abilene », de « John Henry », jusqu’à Mamie Smith et l’enregistrement du premier blues. Et bien d’autres faits « historiques ».

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(Mamie Smith)

Mais l’essentiel n’est pas là. On pourrait bien nous écrire « l’histoire du blues » que nous ne saurions pas pour autant de quoi il s’agit.

Ici à chaque instant on comprend. Mieux: on sait, on vit, on vibre.

« Le blues, il s’agit pas de faire semblant…Quand on est en train de rendre l’âme, on s’applique! C’est ce qui marine tout au fond du puits, tout là-bas dans le noir, qui doit sortir de toi. »

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Pourtant tous les blues ne sont pas tristes. Et « Blues » est le contraire d’un livre empreint de tristesse .

« Tous n’étaient pas tristes, pourtant, mais tous s’étaient enivrés avec le vin de la tristesse. S’ils étaient gais, ils étaient gais comme un homme saoul qui vient d’avoir une mauvaise journée. Tous avaient perdu quelque chose.. »

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Ce livre-là est une formidable aventure: le récit de cette aventure, mais plus, mais bien davantage, il est comme l’aventure elle-même!

Parce que l’écriture est comme portée par la vie, par le langage et les sentiments, par les événements. Parce que, à chaque page, c’est comme si l’écriture de ce roman « racontait des choses qui nous étaient arrivées et des choses qui, hélas, nous arriveraient pas, mais qu’on aurait tellement aimées. Oh! des toutes petites choses, comme une nouvelle mule au printemps. »

« Je suis convaincu qu’il existe une relation étroite entre la musique et la littérature. Malheureusement, j’ignore laquelle. L’homme qui mettra le doigt dessus méritera qu’on dresse son effigie devant le Capitole, mon cher Silas! » s’exclame l’officier d’un régiment de « couleur » parti en découdre avec les Indiens en s’adressant à l’un des personnages du roman, un ancien esclave.

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Et c’est en rythme, par le rythme que l’on découvre « Blues ».

« Le rythme est une sorcellerie. Sans lui, la musique n’entrerait en nous que par les oreilles. Ou peut-être par les pensées, telle une chose qu’on rêve mais qui n’existe pas vraiment. Grâce au rythme elle pénètre tout notre corps. »

C’est ainsi que font la musique et la littérature. La poésie est ainsi.

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(photographie M Arcens)

Et en échos quelques six ou sept minutes de blues, version Duke Ellington et Johnny Hodges en cliquant ici:

http://www.deezer.com/listen-2269191  (« Weary blues »)

Et aussi Blind Lemon Jefferson (« Match box blues »):

http://www.deezer.com/listen-3013012

Ou encore Robert Johnson par qui (presque) tout est arrivé (« Malted milk »)

http://www.deezer.com/listen-4593324

(Les citations de cet article sont toutes extraites de « Blues », le livre d’Alain Gerber. Editions Fayard)



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