Pierre Reverdy: la poésie et les chemins de la pensée

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(photographie Robert Mappelthrope)

 « La poésie n’est pas dans les choses – à la manière où la couleur et l’odeur sont dans la rose et en émanent- elle est dans l’homme, uniquement et c’est lui qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. Elle est un besoin et une faculté, une nécessité de la condition de l’homme – l’une des plus déterminantes de son destin. Elle est une propriété de sentir et un mode de penser. » (Pierre Reverdy « La fonction poétique », janvier 1948)

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(Pierre Reverdy par Modigliani)

On a pour habitude d’opposer la poésie et la pensée quand l’une serait un art, une activité esthétique, et l’autre un travail de la raison et du savoir, de la connaissance. Et que leurs mondes seraient irrémédiablement différents, voire opposés.

« La région d’un déploiement d’un dialogue entre la poésie et la pensée ne peut être éclairée, atteinte et pensée qu’à une allure lente et patiente. Qui voudrait de nos jours prétendre séjourner familièrement aussi bien dans la nature véritable de la poésie que dans celle de la pensée? »

(Martin Heidegger « Pourquoi des poètes? » 1962)

Concevoir la pensée et le savoir, la connaissance qui en découlent comme antagonistes de la poésie c’est se tromper sur ce qu’est le monde, la connaissance et sur nous-mêmes. C’est faire de la pensée et de la science des activités pratiques à finalité toujours utiles. C’est faire du positivisme sans le savoir, la plupart du temps.

A quoi servent donc les poètes?

Devraient-ils servir? Devraient-ils être asservis? Plus ou moins que les penseurs, les chercheurs?

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(Pierre Reverdy)

Les poètes sont tous ceux (écrivains, musiciens, peintres, etc…) qui mettent dans le monde une part d’invention qui permet de le décrire au plus profond, qui permet de le changer, qui nous montrent, plus profondément encore, plus essentiellement, que ce que nous sommes nous ne le sommes pas du fait du monde. Mais de nous-mêmes.

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(Photographie M Arcens)

L’or du temps

Une main fermée sur le vent. Les cinq doigts plissant la lumière – elle tient la pièce d’or ardente qui l’éclaire.

On cherche le destin au sens de la raison. Le reste est mieux caché au coin de la maison et dans les replis de la tête, de la bouche qui souriait derrière les barreaux qui gardent la fenêtre.

Chef d’oeuvre vide qui roulait, actif dans l’infini et le temps qui s’arrête.

Un rayon de soleil déchire la nuée – mais l’ombre de l’oubli est déjà toute prête.

(Pierre Reverdy « La liberté des mers » 1960)

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(photographie M Arcens)

La « poésie » nous renvoie toujours à un apparaître originel: elle nous fait sentir, percevoir, connaître cet apparaître.

Et elle nous dit davantage encore: elle nous dit que cet apparaître ne vient pas du monde extérieur, mais qu’il est une révélation, une connaissance « absolue », une connaissance de soi, le soi et la vie comme connaissance.

Ce que nous dit la poésie c’est que la pensée n’est pas son opposé: que l’une et l’autre sont chemins de connaissance. Qu’il ne faut pas confondre ce qui fonde cette connaissance, (qu’on le découvre, qu’on le connaisse par chemin de la pensée ou par le chemin de la poésie) avec l’objet ultérieur de celle-ci; objet qui ne peut qu’être ultérieur.

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La seule différence entre la pensée et la poésie c’est que la première s’est transmuée plus visiblement dans toutes sortes de directions et de savoirs, toutes sortes de « sciences » ayant chacune leurs objets propres.

Si l’on prend garde toutefois à distinguer la pensée des savoirs qui s’érigent en sciences, « exactes » ou non, alors il n’est pas certain que l’on doive opposer poésie et pensée.

L’une et l’autre, si l’on veut bien y prendre garde, ne sont possibles que parce que nous sommes sans recours.

Sans recours au monde.

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(Pierre Reverdy par Picasso)

A « allure lente et patiente », nous devons malgré tout, en faire l’épreuve constante.

Que ce soit ce qui nous fonde, nous-mêmes comme nous-mêmes et par nous-mêmes, qui est ce que la poésie nous dit, Pierre Reverdy en a fait toute son oeuvre. Et cela il n’a jamais voulu le dire: il a voulu que, partageant son poème, ce soit chacun d’entre nous qui en soit en quelque sorte l’écrivain…

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Pierre Reverdy est ce poète qui a provoqué la poésie: il nous permet d’être émus tout en évitant, avec constance, de reproduire son émotion à lui.

La poésie de Reverdy, en ce sens, est don total. 

 



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