Les histoires de Sisyphe/Présence d’Albert Camus

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(le site de Corinthe)

« Affrontés à l’histoire la plus vieille du monde nous sommes les premiers hommes – non pas ceux du déclin comme on le crie dans les journaux mais ceux d’une aurore indécise et différente. » (Albert Camus « Le premier homme » éditions Gallimard)

Le mythe lointain et pourtant présent, présent parce qu’actuel, le mythe de Sisyphe est au coeur de l’oeuvre d’Albert Camus.

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Mais de Sisyphe il y a plusieurs histoires.

Sisyphe qui est un homme, un « mortel », est fils d’un dieu. Celui du vent, Eole. Lui-même est le fils de Poséidon le dieu de la mer. Il se peut, toutefois, que le père de Sisyphe ne soit pas cet Eole-là mais le « père », le fondateur, d’une branche de la nation hellène.

Sisyphe a pour épouse la fille d’un autre dieu, Atlas. Celui-ci porte le ciel (et non la Terre comme on le dit parfois par erreur) sur ses épaules. C’est un châtiment de Zeus. (Mais il y a aussi un autre Atlas, roi de l’Atlantide, qui est si juste et si bon qu’il en fit le plus riche et le plus heureux de tous les royaumes de la Terre.)

L’épouse de Sisyphe s’appelle Méropé. C’est l’une des Pléiades. C’est une soeur d’Electre.

Quand les Pléiades apparaissent dans le ciel, au moi de mai, c’est le printemps qui arrive. Elles guident les navires des hommes. En novembre où elles disparaissent, il faut rentrer au port pour de longs mois.

Méropé est la seule parmi ses soeurs à épouser un mortel. C’est elle qui choisit d’être, dans le ciel, la moins brillante de toutes.

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Sisyphe (autrement dit « le très sage ») est double.

Il est un roi de Corinthe, le fondateur de la ville. Il est le père d’Odysseus. (Aujourd’hui, on dit le plus souvent « Ulysse »). Par Anticlée, la fille du brigand Autolycos.

La richesse de Corinthe c’est celle de la source Piréné que l’on trouve derrière le temple d’Aphrodite. Là où se dressent aujourd’hui les statues de la déesse en armes, du soleil aux rayons hérissés et d’Eros avec son arc bandé.

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(le temple d’Aphrodite à Corinthe)

Sisyphe est aussi ce personnage condamné par les dieux dont il cherchait à dévoiler le secret, à le divulguer. Il prétendait sans doute effacer les dieux de l’esprit des hommes. Pour les rendre à eux-mêmes.

Dans le séjour des enfers Sisyphe pousse une pierre en haut d’une montagne. Au prix d’efforts incroyables. Mais cette pierre redescend sans cesse à son point de départ. 

Sisyphe le très sage, réussit chaque fois à la pousser jusqu’au sommet.

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Ces « histoires » à propos de Sisyphe ont plusieurs sens.

Avant d’en venir à celle du mythe, tel que Camus nous en parle, pensons peut-être à ceci.

En premier lieu, la pierre de l’impiété que pousse sans fin Sisyphe est, à l’origine, une disque solaire et la colline ou la montagne symbolisent la voûte céleste.

Ainsi peut-on dire que l’existence d’un culte solaire à Corinthe est certaine.

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En second lieu, il faut observer que cette pierre, Sisyphe n’a jamais été condamné à la porter jusqu’au sommet.

Ce qui lui est assigné c’est de la faire passer de l’autre côté de la montagne.

Arrivé en haut, il devrait être aisé de faire descendre la pierre du « bon » côté. Mais voilà, ce n’est pas comme cela que ça se passe: la pierre redescend sans fin à son point de départ!

Sisyphe ne peut donc réussir à réaliser avec la pierre cette sorte de courbe qui se dessinerait, du bas de la colline à l’autre, en passant par son acmé.

Cette courbe est peut-être celle qui symbolise le pouvoir de la déesse-mère. (La circularité représentant ainsi la féminité et le pouvoir de celle-ci).

Voici ce que cela pourrait signifier:

Avec d’autres, Sisyphe a voulu ré-instaurer un culte ancien. A de nombreuses reprises il s’y est employé, sans jamais y parvenir.

Décidément, Sisyphe est ce héros qui renvoie les dieux à leur séjour et qui assume celui des hommes. Pour toujours.

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Certains se sont interrogés. Sisyphe aurait-il pu être une femme? S’il en avait été ainsi, aurait-elle réussi là où un homme a échoué? Car il y a de l’éternité dans la femme. Et au moins de la constance et de la fermeté. (Il n’est pas vrai que « femme varie ».)

Dans le ciel, la lune qui est l’un de ses symboles, est visible la nuit mais aussi, souvent, le jour. Le soleil ne se voit jamais la nuit. 

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Sisyphe aussi est constant. Et ce que dit le mythe n’est pas affaire de constance.

Sisyphe est lui-même et ça n’est assurément pas affaire de sexe: la femme et l’homme ont un seul destin et l’un et l’autre l’ont ensemble. Sisyphe « parle » pour les hommes comme pour les femmes.

(Ce pourrait être là la figure de « l’égalité » des sexes) 

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Albert Camus est l’un des plus grands écrivains du XX° siècle et de toute l’histoire de la littérature.

Il est aussi -contrairement à une idée reçue- l’un des plus grands penseurs de notre temps. Ce qui en fait l’un des tous premiers, toutes époques confondues.

Camus est un penseur nietzschéen, existentiel. Il nous parle d’autant plus qu’il parle de lui, de lui seul, de chacun de nous, de notre société.

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Camus est un immense écrivain parce qu’il sait une chose fondamentale concernant la fiction: il n’y a pas de fiction sans pensée.

Il écrit (c’est à propos de « La nausée » de Jean-Paul Sartre):

« Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images. Et dans un bon roman, toute la philosophie est passée dans les images…une oeuvre durable ne peut se passer de pensée profonde. »

Parce qu’il sait qui est Sisyphe, Camus est un philosophe à bien des égards indépassable. Il sait que Sisyphe ne subit pas. Il ne subit ni sa peine ni son destin. Sisyphe est sage.

Camus dit ceci: « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient…il se sait le maître de ses jours…persuadé de l’origine humaine de tout ce qui est humain. »

Sisyphe a vaincu les dieux!

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Pour cela et à cause de cela, Sisyphe est celui qui sait, comme Camus, que ce n’est pas la fin qui aurait le pouvoir de justifier les moyens.

Ils nous disent ensemble (Camus avec le mythe, les mythes de Sisyphe, et toutes les histoires de Sisyphe peuvent sans doute nous faire comprendre cela -enfin!-) :

c’est seulement le chemin qui compte, seulement la façon dont nous assurons nos pas qui nous fait ce que nous sommes.

Nous pouvons affirmer nos convictions, nos croyances et tout ce que nous voulons. Nous pouvons proclamer le but à venir. Seul est décisif, seule a un sens, notre présence, comme notre acte, ici, maintenant.

Demain aussi: mais toujours dans le seul accomplissement.

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Si la fin ne justifie pas les moyens, seuls ceux-ci pourraient peut-être justifier une fin. Et être la fin eux-mêmes. Ainsi parle Camus. A peu près. Mieux sans aucun doute.

Car sa parole est celle d’une présence constante, d’une présence commune.

 Dans « Le mythe de Sisyphe » il nous dit enfin:

« Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi  juge que tout est bien… La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le coeur d’un homme. »



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