Joë Bousquet: la mémoire d’un écrivain

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Joë Bousquet est l’un des écrivains essentiels de la littérature contemporaine.

Pour autant, s’il est ainsi parfois célébré, il n’est pas le plus connu, pas le plus lu…

Pour découvrir ou partager un moment avec Joë Bousquet, « L’instant » a choisi de débuter avec un poème (si Joë Bousquet est à tout moment poète, ses poèmes, ses écrits sous forme poétique sont peu nombreux et sont tous réunis dans le recueil intitulé « La connaissance du soir »).

La meilleure connaissance que l’on peut avoir d’un écrivain c’est, à coup sûr, de lire et d’entendre ce qu’il dit dans le silence même de cette lecture.

 

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 « Quand l’âme eut froid »

Mon coeur ouvert de toutes parts

Et l’effroi du jour que je pleure

D’un mal sans fin mourant trop tard

Je ne fus rien que par hasard

Priez qu’on m’enterre sur l’heure

On reverra dans le brouillard

Avec ses maux et ses années

Le roi qu’il fut dans la fumée

D’un feu qui n’était nulle part

Sa mère avait des yeux d’eau vive

Il reviendra dans le brouillard

Le coeur ouvert par trois poignards

Vidé par les lunes oisives

Mais les ans passent sans nous voir

L’aube naît d’une ombre où l’on pleure

De quoi voulez-vous que l’on meure                                                                               

La nuit ne sait pas qu’il fait noir

Tout est passé pour nous revoir

Nos pas reviennent pour nous attendre       

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On rouvre la classe du soir

Où l’on attend le roi des cendres

J’ai cru le voir dans un miroir

Qui m’est resté de mon enfance

Un chant de source était devant

Qui m’a bercé jusqu’au silence

Et je le suis jusqu’à l’absence

Mon corps s’ouvrant à tous les vents

A bu le froid dans l’eau d’argent

 

D’un coeur noir qu’il est las d’entendre                                                

Tout est trop beau pour être vu

Un amour plus grand que l’espace

Ferme les yeux qui ne voient plus

Et l’ombre que sa forme efface

Mendiant son pas mendiant sa place

Au jour mort d’un rêve pareil

Dira des ombres qui la suivent

Ma vie avait des yeux d’eau vive

Passé prête-moi ton sommeil

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Et puis, « L’instant » a aussi laissé la place à Serge Bonnery pour parler de Joë Bousquet.

Serge, parmi ses activités nombreuses, professionnelles ou personnelles, artistiques ou non, préside au destin du « Centre Joë Bousquet et son temps » qui a son siège à Carcassonne.

Il nous parle avec justesse, avec intelligence et passion de cet immense écrivain qu’est Joë Bousquet.

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Joë Bousquet de mémoire  Quatorze séquences pour « L’instant ».

1 – La maison de Carcassonne est un hôtel particulier dont l’origine remonte au XVIIIe siècle. Il est situé au cœur de la ville bâtie par Louis IX, une bastide que les Carcassonnais nomment « ville basse », par opposition à la Cité médiévale construite sur une colline dominant le fleuve Aude. La famille Bousquet a pris possession de cet hôtel vers le milieu des années 20. Elle habitait un appartement au premier étage. Le reste de la maison était occupé par des locataires. Dans ce vaste appartement qui, au XIXe siècle, abrita un cercle de jeu, Joë Bousquet s’était vu attribuer par les siens une chambre dont la situation lui conférait une certaine autonomie. Une porte s’ouvre sur un escalier dérobé qui relie directement la pièce à la cour intérieure du rez-de-chaussée. On pouvait, empruntant cet accès, visiter Bousquet sans être vu par quiconque. Sur cette porte, le poète avait fait punaiser sa carte de visite sur laquelle on lisait : Joë Bousquet. Tout simplement.

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2 – René Nelli, Paul et Gala Eluard, Max Ernst, Louis Aragon et Elsa Triolet, Simone Weil, André Gide, Hans Bellmer, Julien Benda, Gaston Gallimard, Jean Paulhan furent parmi les innombrables visiteurs de la nuit. Au milieu d’eux, des femmes. De jeunes et toujours très belles femmes.

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3 – Pourquoi Joë Bousquet demeura-t-il immobilisé dans un lit, du 27 mai 1918 au 26 septembre 1950, date de sa mort ? Le 27 mai 1918, sur le front de l’Aisne, à Vailly, le lieutenant Bousquet âgé de 21 ans (il était né à Narbonne le 19 mars 1897) reçoit l’ordre de ses supérieurs de « tenir coûte que coûte » face à l’ennemi qui déferle par vagues pour percer les lignes françaises. Submergé mais resté debout (par défi ?) quand il comprend « que tout est fini », Joë Bousquet est frappé par une balle qui l’atteint au poumon gauche, ressort par l’omoplate droit, pinçant au passage la moelle épinière, cause de sa paralysie des membres inférieurs. Tels sont les faits. Tel est l’acte. Fondateur.

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4 – Comment nommer les textes qui composent son œuvre ? Récits ? Romans ? Contes ? Journaux ? Méditations philosophiques ? Métaphysiques ? Rien, véritablement, de tout cela (hormis peut-être les contes, un des rares noms de genres que Bousquet employa) et, pourtant, tout cela à la fois. Les textes de Joë Bousquet se dérobent à toute tentative de classification. Ils sont, littérairement, objets non identifiables. Peu rassurants pour un lecteur rangé. Une chance pour tout lecteur qui attend de la littérature qu’elle le dérange. L’œuvre de Bousquet se déploie, dos tourné à la littérature, tentative pure de poésie si la poésie contient tout. Elle fait fi des formes codifiées. Les dépasse. Seuls les mots sont premiers. Seuls les mots importent. Seule la pensée qui se pense sous la plume écrivant commande. Impose son rythme. Par exemple, l’ouverture de tel ou tel cahier qui recueillera l’instant de la parole. Joë Bousquet en possédait par dizaines. Il en menait plusieurs de front : le cahier bleu, le cahier vert, le cahier turquoise, le cahier noir, tous posés sur l’édredon qui recouvrait son corps malade, comme des taches de couleur sur la palette du peintre. Sur de tout petits carnets qui lui servaient de guide, où il notait ses plans de travail, Bousquet indique : telle pensée cahier vert, tel conte cahier turquoise, tel récit cahier noir. Et ainsi de suite, dans une tentative d’ordonnancement d’une toujours extrême fragilité.

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5 – Jusqu’à la déclaration de guerre de 1939, Joë Bousquet ressentit le besoin de sortir de sa chambre. L’été, il partait en villégiature dans une maison louée à La Franqui, petite plage de style très « années 30 » située sur la côte audoise, dans le voisinage immédiat de Leucate que prisait la bourgeoisie carcassonnaise. La famille maternelle de Bousquet vivait tout près de là, à Lapalme, village viticole en bord de mer, où le poète vint séjourner souvent dans son enfance. Il décrit ces paysages dans un livre paru après sa mort sous le titre « Le roi du sel » et l’on peut lire dans ses œuvres romanesques complètes (éditions Albin Michel) des contes du cycle de Lapalme dans lesquels Bousquet poétise ses souvenirs. C’est à La Franqui, adulte, que Joë Bousquet rencontra l’écrivain aventurier Henry de Montfreid qui lui procura, un temps, de l’opium.

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6 – A l’automne, pendant la période des vendanges, Bousquet partait avec sa famille (son père, sa mère, sa sœur) dans la propriété de Villalier, en Minervois, près de Carcassonne. Les Bousquet vivaient dans une vaste demeure, ancien évêché, entourée de terres riches. C’est à Villalier que Joë Bousquet hébergea pour quelques mois Gaston Gallimard et les siens, quand ils quittèrent Paris après la débâcle de 1940 et l’entrée des Allemands dans la capitale.

7 – Après l’été 1939, Joë Bousquet ne quitta plus la chambre de sa maison carcassonnaise, sise 53 rue de Verdun. Il y demeura, jusqu’à sa mort, onze ans plus tard.

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8 – Les murs de la chambre de Joë Bousquet étaient tapissés de tableaux. Dès la fin des années 20, sur les conseils éclairés de Paul et (surtout) Gala Eluard, il avait commencé à constituer une collection personnelle très marquée par le surréalisme. De mémoire, Bousquet posséda des œuvres de : Magritte, Tanguy, Dali, Ernst, Miro, Soutine, Bellmer… Il collectionnait par séries. La plus importante (en nombre d’œuvres) était la série des Max Ernst qui était l’un des plus proches amis de Bousquet. Une histoire à dormir debout liait les deux hommes : Bousquet prétendait que Max Ernst se trouvait dans les rangs de l’armée allemande, à Vailly, sur le plateau de Brenelle, en mai 1918, quand lui-même y fut blessé. Plus sûrement : les rêves qui constituaient la base de leurs expressions artistiques les désignaient comme frères.

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9 – Lisez Bousquet au hasard. Prenez un livre, le premier qui vous tombe sous la main, ouvrez-le à n’importe quelle page et lancez-vous. Il est impossible d’indiquer à un lecteur qui n’a encore jamais rien lu de Bousquet un livre par lequel commencer. Pourquoi celui-ci et pas tel autre ? Généralement, on a pris l’habitude d’indiquer Le meneur de lune, le texte le plus directement autobiographique du poète. Le plus facile d’accès aussi. Soit disant. C’est une très mauvaise habitude. Pourquoi pas Isel ? La tisane de sarments ? Iris et petite fumée ? Le passeur s’est endormi ? Et pourquoi pas Mystique ? Traduit du silence (l’un des plus connus, parce que paru chez Gallimard) ? La neige d’un autre âge ? Et encore, Lumière infranchissable pourriture (un essai sur Pierre Jean Jouve) ? Ou alors, évidemment, suis-je sot, Le cahier noir, le fameux Cahier noir, dernier paru chez Albin Michel des inédits de Bousquet, celui qui a fait tant de bruit lors de sa sortie, articles dans les journaux, même les plus généralistes ? Le Cahier noir qui contiendrait toute l’érotique de Joë Bousquet, sa fascination pour la sodomie, la fessée, le sadisme etc… Je glisse cela en passant à l’adresse d’oreilles curieuses, je n’y reviendrai pas : il n’est pas sûr que l’essentiel pour la compréhension de l’érotique de Bousquet se trouve dans ce cahier-là. Avec Bousquet, il vaut mieux toujours se méfier des évidences quand elles apparaissent comme telles dans ses textes. En pareil cas, il est préférable de prendre son courage à deux mains et aller chercher ailleurs dans son œuvre. Mais combien reste-t-il, dans le monde d’aujourd’hui, de lecteurs courageux (c’est-à-dire attentifs, exigeants) de Bousquet ?

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10 – Et les correspondances ? Elles sont si nombreuses qu’il serait vain, ici, de les citer toutes. Lettres à Stéphane et à Jean (Mistler), Lettres à Marthe, à Ginette, à Poisson d’Or, Un amour couleur de thé, Lettres à Carlo Suarès, Jean Cassou, à Paul Eluard… Si nombreuses, disais-je, et si authentiquement littéraires qu’il faut sans barguigner les intégrer toutes dans le corpus de l’œuvre, tant la correspondance fait corps avec le reste. Joë Bousquet avait rétabli en littérature le genre épistolaire très prisé au XVIIe siècle, passé entre temps aux oubliettes de l’histoire. Il écrivait ses lettres comme ses autres textes. Dans le même élan, avec la même encre. De sorte que les correspondances de Joë Bousquet sont essentielles. Mais, malheureusement pour la plupart, épuisées. Hormis « Lettres à une jeune fille », correspondance inédite publiée en 2008 chez Grasset, il faut fouiller chez les bouquinistes pour les dénicher. A ce titre, et pas seulement, elles se méritent. Mais toutes, sans exception, sont de nature à mettre le lecteur en joie.

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11 – Joë Bousquet était lecteur régulier de toutes les revues de poésie de son temps. Elles étaient nombreuses, alors, et jouaient un rôle premier dans la diffusion de la poésie contemporaine. Lui-même en fonda une, avec son ami René Nelli. Elle avait pour titre Chantiers et connut une existence éphémère : neuf parutions entre 1928 et 1930. Joë Bousquet lisait les surréalistes auprès de qui il s’éveilla à l’écriture. Des cahiers de travail, parmi les premiers tenus par le poète, en attestent. Joë Bousquet lisait Shapeskeare en anglais dans le texte. Il étudia aussi assidûment Jean Duns Scot, Ramon Llull, Maître Eckhart, Pascal. Joë Bousquet adora encore Les caractères de La Bruyère dont il s’inspira pour son livre Le médisant par bonté, suite de portraits et de situations se moquant tendrement de la vie provinciale dans sa ville nommée ici Carqueyrolles.

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12 – Une seule fois, sur l’injonction de Jean Paulhan, un homme auquel il était difficile, compte tenu de sa position à la tête des éditions Gallimard et de la Nouvelle revue française, de refuser quelque chose, Joë Bousquet entreprit de se confronter à la poésie formelle. Rimes, pieds, donnèrent naissance à son seul recueil de poèmes, dans le sens académique du terme, La connaissance du soir, toujours réédité dans la collection Poésie/Gallimard. Sauf que cette poésie est tout sauf académique. Je tiens que Joë Bousquet s’y est souvenu de l’art formel des troubadours. Il les avait étudiés avec attention et il pensait qu’ils étaient l’âme pure d’une civilisation occitane, héritière ultime de la Grèce antique. Autant dire, une Occitanie universelle. 

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13 – Joë Bousquet est mort le 28 septembre 1950 d’une crise d’urémie qui eut raison de ses dernières forces. On l’avait transporté quelques jours plus tôt à l’hôpital de Carcassonne, mais face à l’impuissance des médecins, on l’avait ramené chez lui, dans sa chambre, au milieu de ses tableaux, de ses cahiers et de ses livres. Il est mort pendant que son infirmière faisait sa toilette, en présence de sa sœur Henriette. Tout d’un coup, en un éclair, il s’est tourné sur le côté, a poussé un râle et s’est éteint. Le curé, un de la famille, que l’on avait appelé en urgence pour les derniers sacrements, raconte qu’il trouva Bousquet étendu sur son lit « comme un guerrier sur le champ de bataille ». Son ami de toujours, peut-être le plus proche, le plus vrai de tous ses amis, James Ducellier, avait quitté peu avant la chambre du mourant. Il était quelque chose comme dix heures du matin. Bousquet est décédé à onze heures. Rentrant chez lui, James Ducellier aurait constaté, stupéfait, que sa pendule s’était arrêtée pile à l’heure de la mort de son ami.

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14 – Beaucoup de temps s’est écoulé depuis ce 28 septembre 1950, les pendules ont repris leur décompte mécanique et il a fallu attendre de (trop) longues années pour que la mémoire et l’œuvre du poète suscitent à nouveau l’intérêt.  Joë Bousquet doit sa postérité à quelques témoins privilégiés de son temps qui ont consacré toute leur énergie à la survie de sa poésie, ce qui ne manquait pas d’un certain panache, dans un monde qui allait de plus en plus tourner le dos à la poésie jusqu’à la reléguer dans les catacombes. Parmi ces témoins, figurent : René Nelli (auteur de la seule biographie du poète digne d’intérêt parue à ce jour, chez Albin Michel, mais « Joë Bousquet, sa vie, son œuvre » est épuisé), Ginette Augier (destinatrice des Lettres à Ginette), Gaston Puel (peintre, poète, éditeur), Jean Camberoque (peintre), Charles-Pierre Bru (plasticien, théoricien de l’art), Henri Tort-Nouguès (philosophe). Tous furent, avec les héritiers directs du poète, et à l’exception de René Nelli mort en 1982, cofondateurs du Centre Joë Bousquet et son temps que nous créâmes avec René Piniès et Alain Freixe (poète) à la fin des années 1990. Aujourd’hui, le Centre Joë Bousquet, installé dans la maison du poète à Carcassonne (53 rue de Verdun), fait vivre l’œuvre du poète dans une exposition permanente présentée autour de sa chambre. Le centre organise également des expositions temporaires sur les relations entre écriture, poésie et arts plastiques, publie des catalogues de ses expositions, propose au public des rencontres et lectures poétiques et travaille, à travers son service éducatif, en direction des écoles, collèges et lycées de tout le département de l’Aude. Nous avons voulu (je dis nous car je suis le modeste et, j’espère, dévoué président du Centre Joë Bousquet) éviter à tout prix de transformer la chambre du poète en un mausolée à sa mémoire. Ce qui a guidé les fondateurs de l’association, ce qui nous guide encore, ce qui continuera de nous guider demain est cette approche, la seule à nos yeux acceptable : poursuivre, inlassablement, une interrogation de la création contemporaine et conserver ainsi à la Maison Bousquet son âme, elle qui fut un creuset exceptionnel d’échange et de rencontres, du vivant de son habitant essentiel. 

Serge Bonnery

 

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(Serge Bonnery aux côtés des écrivains Bernard Noël et Alain Freixe)

 Et, pour terminer, ces quelques lignes de « Traduit du silence » (éditions Gallimard collection L’imaginaire):

« Elle était comme une étoile tombée dans la neige. Le silence éternel de tous les endroits où elle irait danser…Elle n’aurait plus été en ce monde qu’un rayon perdu si la lumière ne s’était faite chair pour la toucher…J’ai compris…je sais que certains instants sont la forme accessible de l’absolu. »

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Et en toute fin ces mots de Maître Eckhart (1260-1327):

« La vie connaît mieux que la joie ou la lumière tout ce que l’on peut obtenir en cette vie » 

et de Joë Bousquet:

« Je voudrais être votre amour, vos yeux, votre voix. »



Autour du jazz: quelques chansons préférées et un livre au détour…

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(John Coltrane)

Aujourd’hui « L’instant » fait quelque chose qui (peut-être/sûrement) ne se fait pas.

Je vous conduit dans ce nouvel article vers un livre que j’ai écrit et qui paraît ces jours-ci. C’est le premier que je signe ainsi, sous cette forme (sans compter donc quelques publications antérieures mais partielles, parcellaires). C’est peut-être le dernier.

Quand on écrit un premier livre c’est toujours comme cela: on se sent souvent incapable d’en écrire un autre, ou bien on se dit que les difficultés du premier empêcheront le deuxième de voir le jour, nous embarrasseront tant que nous mourrons empêtrés dans celles-ci avant d’avoir pu dire « ouf ».

C’est pour cela qu’il y a des premiers livres qui ont souvent comme défaut majeur de vouloir tout dire, de dire trop.

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(Sonny Rollins)

Ce livre donc, prend une place dans ce blog.

Il faut dire qu’il y a à cela deux raisons (outre que l’auteur de l’un est aussi celui de l’autre, enfin, bref, c’est le même!):

- tout d’abord, ce livre s’appelle « Instants de jazz ». Il y a donc dès « l’ouverture », avant même la première page, de « l’instant » là-dedans: quelque chose comme hors du temps. Non pas de l’éternité. Ce qui serait tellement prétentieux, insupportable. Bien plutôt du contraire: de quelque chose de résolument présent, mais seulement, irrémédiablement présent, et rien de plus. Donc quelque chose en train de se faire, d’être sans cesse « improvisé », quelque chose en recherche incessante.

- ensuite, de nombreux thèmes évoqués dans ce blog le sont aussi dans ce livre.

Enfin, il y a peut-être une dernière raison qu’il faudrait ajouter: « Instants de jazz » est un livre qui n’est qu’apparemment un livre sur le jazz. Il est pourtant un livre sur le jazz; absolument.

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(Miles Davis)

Il y a dans ces pages bien d’autres choses: littérature, peinture, psychologie, philosophie, psychanalyse, poésie, même un peu d’astrophysique et bien d’autres, sans doute, un peu partout…

Les références y sont, elles aussi, aussi nombreuses que variées.

Ce qui signifie cependant, que celles ou ceux qui ne s’intéressent pas au jazz peuvent, il me semble, trouver aussi leur compte dans la lecture de ce livre.

Il n’y a donc pas que du jazz, loin de là, dans  »Instants de jazz ».

Il y a aussi de très belles photos de Jean-Jacques Pussiau et un long et superbe poème inédit, en introduction, ou en « prologue », c’est comme l’on voudra, que nous offre Alain Gerber.

C’est en librairie depuis quelques jours. Il est cependant possible que vous soyez contraints de le commander…

C’est édité par Joël Mettay pour « Alter Ego éditions ». Vous pouvez aussi en faire directement la commande auprès de l’éditeur. C’est à l’adresse suivante: 3, rue Elie-Danflous 66400 Céret. Cela coûte 17 € (il n’y a pas de frais de port à votre charge pour le premier exemplaire que vous commanderez). Si vous souhaitez une dédicace, n’hésitez pas, demandez-là dans votre courrier; ce sera un plaisir pour moi.

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(Keith Jarrett)

En poursuivant, si vous le souhaitez dès maintenant, ne serait-ce que pour savoir un peu mieux de quoi il s’agit, je vous propose deux textes rédigés par deux amis (oui, je sais, ils ne sont pas objectifs! mais bon, je ne vais pas leur reprocher leur indulgence: peut-on reprocher une amitié?). Ces deux-là sont aussi journalistes.

Le premier article est signé par Hubert Beauchamp qui s’y connaît particulièrement en jazz.

Le second l’est par Serge Bonnery qui s’y connaît en musiques de toutes sortes, le jazz y compris, mais aussi et tout particulièrement en littérature. Lui, a publié plusieurs livres (l’un d’entre eux paraît ces jours-ci à propos du catharisme et des parcours que l’on peut faire dans le sud de la France, en leur donnant un sens qu’ils n’auraient pas sans que nous en sachions, grâce à lui, un peu plus sur cette partie de l’histoire de l’Occident). En outre, il préside aux destinées d’un établissement consacré tout entier à la mémoire d’un poète dont nous vous parlerons bientôt tous les deux, le merveilleux Joë Bousquet.

Pour compléter cet article d’aujourd’hui: quelques photos qui ne proviennent pas du livre, quelques liens avec quelques chansons favorites (tout à la fin de l’article)

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(Bill Evans)

Fragments d’un amoureux de jazz… par Hubert Beauchamp

Instants de jazz : plutôt quelques fragments d’un discours amoureux dirait Roland Barthes, puisqu’aussi bien, comme lui, Michel Arcens s’intéresse – notamment – à la sémiologie et à la photographie à travers un blog intelligent et assidu… Ici l’auteur converse en solo, expose le thème, prend des chorus et improvise une musique réinventée de mots en liberté.

Amoureux du jazz, donc, Michel Arcens a longtemps publié une chronique dans Midi Libre. Aujourd’hui il prolonge une réflexion sur son thème de prédilection : ni portraits, ni critiques mais des “digressions”, des “rêveries”, sur une musique qui swingue ou s’étire dans une sonorité inquiète. Cette “musique crépusculaire et qui oscille sans fin entre le blanc et le noir.”

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(Eric Dolphy)

Ces “parcours erratiques” nous mènent sur les chemins qui conduisent de Bix à Chet, de Miles à Ornette, par des chemins de traverse syncopés. On fait halte à l’ombre salutaire d’un Comte, d’un Duc ou d’un dauphin (Eric), pour les plus courageux. Il y a aussi les belles dames : Lady Day, Ella ou Cassandra. En lisière, c’est Ahmad Jamal, plus loin Stan Getz et Keith Jarrett… ils sont tous là ou presque, autour de minuit ! Ce sont les favorite things, les favorite songs du chroniqueur qui rend au passage un bel hommage à un Django empli de mystères.

Pour ouvrir ce livre d’heures d’un jazz envoûtant, obsédant, Michel Arcens a reçu, en guise de prologue, comme une façon de l’adouber, un nostalgique et long poème d’Alain Gerber. Un beau cadeau…

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(Thelonious Monk)

Sur « Instants de jazz »…  par Serge Bonnery

1 – Sous le titre « Il cimento dell’armonie e dell’invenzione », Vivaldi avait regroupé douze concerti dont les quatre premiers sont demeurés célèbres : il s’agit des fameuses « Quatre saisons ». Cimento signifie, en italien, risque (ou épreuve). Nous traduisons donc : « Au risque de l’harmonie et de l’invention », qui pourrait parfaitement convenir au jazz. Mais peut-on (ou plus simplement doit-on ?) définir le jazz ? La réponse que Michel Arcens donne à cette lancinante question dans son livre (1) est non, pour la raison que le jazz est indéfinissable. Ce serait même là sa seule définition possible. Une définition indéfinie. Le jazz, personne ne sait ce qu’il est. D’où il vient ? On dispose de quelques repères sûrs, encore que discutés par les spécialistes, nous prévient Michel Arcens qui se défend en raison d’en être un. Où il est ? Partout et nulle part. Surtout, croit-on comprendre, là où on ne l’attend pas. Où va-t-il ? On l’ignore. Et pour cause.

2 – La cause de tous ces tourments vient du fait que le jazz est une musique de l’instant. Une musique qui s’invente au moment où elle se fait. Ici et maintenant. Entre réminiscences, références à hier (ce qui s’est déjà produit) et avenir impalpable. Mais que sera demain ? semble s’interroger le musicien de jazz au moment où il joue. Voilà réunies toutes les conditions pour que cet instant de musique s’inventant soit un authentique moment de création. Le musicien de jazz, le vrai musicien de jazz, se risque à chaque instant. Il répond à l’injonction puissante du poète René Char : « Va vers ton risque ».

3 – Au risque de l’invention : telle est la condition fragile du musicien de jazz. Parce que rien n’est écrit du moment de musique qui advient. Rien n’est écrit. Tout se transforme. S’invente. Et s’il n’existait pas les techniques d’enregistrement pour fixer ces instants, tout disparaîtrait. Seule la mémoire conserverait bribes, fragments de ce qui a été, l’espace d’un instant, la musique de jazz.

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(Billie Holiday)

4 – Le jazz, parce qu’indéfini, parce qu’indéfinissable, est multiple. Il est la multiplication de ses propres multiples. Une formule dont le symbole pourrait être le 8 horizontal qui, dans le langage mathématique, signifie l’infinie. Le jazz ne finit pas. Ne peut pas finir. Le jazz est infini parce qu’in(dé)fini. S’il est infini, a-t-il seulement commencé ?

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(Charlie Mingus)

5 – Pour parler ainsi du jazz, il fallait inventer une forme de livre correspondant à son contenu. Michel Arcens l’a fait. Dans « Instants de jazz », il parle du jazz par fragments. Par séquences qui se présentent sous la forme de courts chapitres. Chacun d’eux évoque un musicien de jazz. Deux font l’objet de chapitres plus longs, découpés en sous-chapitres courts : ils sont consacrés à Miles Davis et John Coltrane. On se dit que ces deux-là sont particulièrement significatifs du jazz tel qu’en parle Michel Arcens. Mais cela n’enlève rien aux autres musiciens évoqués dans le livre. Chacun y est à sa place, comme chacun a trouvé sa place dans la musique de jazz. La composition du livre de Michel Arcens ouvre une porte : le jazz serait la somme des parties qui le composent. Nul musicien ne détiendrait la vérité sur le jazz mais chacun participerait de sa vérité. Le jazz est espace de liberté. Où s’exprime l’absolue liberté de ceux qui le font.

6 – « Instants de jazz » est aussi marqué par des réflexions philosophiques. Elles surgissent, au fil des pages, comme autant d’incises. Elles ne sont pas parachutées là par le fruit du hasard. Ces réflexions, c’est le jazz qui les inspire. Les suscite. Elles se posent sur le texte comme les papillons sur les fleurs. En douceur. Leurs ailes frêles donnent au lecteur le loisir de s’envoler vers d’autres espaces. Ceux que le jazz crée sans cesse, instant après instant. Et grâce à ces réflexions philosophiques, jamais le lecteur ne survole le jazz. Michel Arcens aborde le jazz en profondeur. L’auteur s’est confronté non au risque de l’interprétation, mais plus dangereusement au risque de sa propre perception. C’est ce qui fait qu’ « Instants de jazz » n’est pas un livre de plus (encore un) sur le jazz mais un authentique cheminement personnel à l’intérieur du jazz.

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(Brad Meldhau)

7 – Me vient, à la lecture de ces « instants », une réflexion sur le temps. Le temps du jazz est-il historique ? Il n’y a pas grand risque, explique Michel Arcens, à le penser ainsi. C’est le rôle des historiens. Vous voulez avoir à connaître du jazz ? Vous établissez une chronologie en partant d’un point A, vous vous arrêtez au point Y qui correspondant à l’instant d’aujourd’hui. L’avenir, lui, est ouvert. Ca marche. Vous aurez ainsi à connaître du jazz. Mais connaîtrez-vous le jazz pour autant ?  Pas si sûr. Michel Arcens propose une autre voie. Plus risquée. Celle qui consiste à considérer que le temps du jazz n’est pas un temps linéaire mais plutôt un temps cyclique qui procède comme une spirale. Il avance, incontestablement, le temps du jazz, mais en repassant sans cesse par des points antérieurs qui demeurent, dans le temps du jazz, comme des repères, des phares. Dans le jazz, on repasse par ces points d’ancrage pour les dépasser. Aller plus loin. On les utilise comme des points d’appui pour prendre un nouvel élan. On peut aussi repasser par ces points pour les anéantir (le free jazz, par exemple, que j’entends comme une déstructuration du jazz), autre manière de les dépasser. Mais on doit les revisiter, sans quoi le temps du jazz se referme, se replie sur lui-même. Et qu’est-ce que la mort sinon du temps replié ?

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(Dizzy Gillespie)

8 – Je dirai encore une chose sur le livre de Michel Arcens. Sûrement pas la dernière tant il y aurait à dire, mais ceci : son livre « Instants de jazz » est un don. C’est un livre qui tend ses bras au lecteur, qui l’accueille chaleureusement dans ses pages. Un livre qui ouvre des portes, donne des pistes, laisse le lecteur penser par lui-même. Un livre qui suggère plus qu’il n’impose. Ne théorise. En cela, le livre de Michel Arcens est authentiquement littéraire. Il utilise toutes les ressources de la langue non pour figer une vérité, mais pour donner en partage une perception, un ressenti. Risquons le mot : une vision. La vision du jazz par Michel Arcens se situe à hauteur d’homme. C’est pourquoi nous conclurons sur ce sentiment que nous laisse la lecture d’« Instants de jazz » : le jazz selon Michel Arcens est un humanisme. Je n’ai trouvé nulle par ailleurs, concernant le jazz, enseignement plus juste.

 

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(Billie Holiday)

« Le futur féminin du jazz »: c’est le titre de l’épilogue d’ « Instants de jazz »…voici quelques-unes de ces femmes qui font le jazz de tous les temps…quelques-unes connues ou moins connues. Elles sont, pour nous, l’avenir. Par leurs présences…

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(Hellen Merrill, Carla Bley avec Charlie Haden, Anne Ducros, Virginie Teychené, Sarah Lenka)

Et maintenant la musique.

Pas nécessairement la plus attendue.

* John Coltrane: « Last performance at Newport »

http://www.musicme.com/John-Coltrane/albums/Last-Performance-At-Newport-8436019580639.html?play=01

* Miles Davis: « Workin’ »

http://www.musicme.com/Miles-Davis/albums/Workin%27-0888072300804.html?play=01

* Bill Evans: « Turn out the stars »

http://www.musicme.com/Bill-Evans/albums/Bill-Evans:-Turn-Out-The-Stars-the-Final-Village-Vanguard-Recordings-June-1980-0075597983159.html?play=01

* Thelonious Monk: « Its monk’s time »

http://www.musicme.com/Thelonious-Monk/albums/It%27s-Monk%27s-Time-0074646353226.html?play=01

* Virginie Teychené: « Portraits »

http://www.musicme.com/Virginie-Teychene/albums/Portraits-7619993002316.html?play=01

* Sarah Lenka: « Am I blue »

http://www.musicme.com/Sarah-Lenka/albums/Am-I-Blue-0826596031088.html?play=01

* Alain Gerber: « Le jazz est un roman » (produit par Jean-Jacques Pussiau)

http://www.musicme.com/Alain-Gerber/albums/Le-Jazz-Est-Un-Roman-0044006416021.html?play=01

 



Présence de Django: « Insensiblement » par Alain Gerber

 C’est en musique (en cliquant sur le lien ci-dessous) et, par exemple, en commençant par le titre « Insensiblement » que l’on peut lire cet article.

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 http://www.musicme.com/Django-Reinhardt/albums/Nuages-0044001842825.html?play=01

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« …mais ils avaient trop de choses à se dire. Trop de choses pour lesquelles on n’a pas inventé les mots. Trop de choses que les poètes eux-mêmes n’écrivent qu’entre les lignes, au moyen d’une encre plus limpide que les larmes, et qui laisse moins de traces. »

C’est ainsi qu’écrit Alain Gerber. A la manière même des poètes dont il parle ici.

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Ici: « Insensiblement, Django », c’est le titre de son dernier livre, paru il y a quelques jours à peine (éditions Fayard).

La lecture de ce livre constitue une manière essentielle et unique de célébrer la naissance du guitariste il y a cent ans (le 23 janvier 1910, quelque part, nulle part…)

Mais il est plus encore. Bien davantage.

Un livre sur Django Reinhardt ça pourrait être une biographie.

Nous sommes, paraît-il,  »friands » de biographies. C’est ce que diront les éditeurs, sans doute bien intentionnés, cherchant à répondre à nos attentes.

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« Insensiblement » n’est pas une biographie. C’est un roman. Comme, depuis longtemps, tous les livres d’Alain Gerber, puisque l’on sait bien que, pour lui, « le jazz est un roman. »

Mais enfin, écrire sur Django, avec Django, autour de Django, à propos du manouche, comme l’on voudra, c’est forcément évoquer des éléments de sa vie.

Alors, quand Alain Gerber commence son livre en octobre 46, pour le poursuivre au printemps 39, puis en venir aux années 35 et après, 46 ou 53, on comprendra que la chronologie propre à la logique biographique est loin, bien loin: que le temps, tel qu’il se déroule dans les calendriers et même dans les célébrations anniversaires obligées, n’est pas l’affaire de ce roman.

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La réalité, telle qu’on la conçoit généralement, n’a pas grand chose à voir avec l’écriture de ce livre.

On pourrait dire que c’est là le propre de la fiction., tordre le cou à la réalité.

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(avec Duke Ellington)

Mais qu’en est-il d’une fiction qui mêle les personnages réels: Django, mais bien sûr tant d’autres musiciens comme Coleman Hawkins ou Duke Ellington sans parler, évidemment, de Stéphane Grappelli, avec des personnages imaginaires, inventés? Cela constitue sans doute l’art du « trouble » le plus accompli. Ce qui semble « repère » l’est-il encore? Où donc se trouve la part de réalité? Qui dit vrai? Où est la vérité, quelle est-elle donc? Où se cache-t-elle, où se montre-t-elle?

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(avec Edith Piaf)

Alain Gerber nous prévient dans un « Avertissement » liminaire: Lorna Selznick n’existe pas. Ou, plutôt elle n’a pas existé.

Mais il écrit quelque part dans le roman:

« Ayant ensemble tourné la tête, ils se regardaient depuis quelques secondes déjà lorsqu’ils ont pris conscience d’être en face l’un de l’autre. »

Après s’être quittés, ils se sont retrouvés: le hasard qui s’appelle parfois le destin, les a, dans le roman, rapprochés, Lorna qui n’est pas et Django qui fut.

Et, c’est ainsi qu’ils sont!

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Ni l’un ni l’autre ne sont décrits autrement que dans leur vie, dans l’instant de leurs émotions, de leurs regards réciproques, de leurs sensations, de leurs sentiments. Lorna et Django, alors sont bien vivants!

« Nous vivons dans un éternel présent que nous ne quittons jamais. » (Michel Henry, in « Entretiens » éditions Sulliver)

C’est ce « présent » qu’Alain Gerber nous montre, à chaque ligne de ce livre. Où Django, dans ce présent, dans cette présence, est tout simplement, vivant.

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Non pas comme une sorte d’objet, de personnage qui se déplacerait ici ou là, qui passerait de tel état à tel autre, qui cheminerait de telle salle de concert en tel club enfumé à Saint-Germain, au « Village » ou n’importe où dans le vaste monde: dans « Insensiblement (Django) » nous sommes comme avec Django. Non pas seulement à ses côtés, non pas comme des visionnaires (à moins que ce soit des « voyeurs ») des scènes de sa vie, mais bien plutôt comme à l’intérieur de lui-même, comme une parcelle, fut-elle infime, de lui, de sa propre vie.

Sa propre vie: c’est-à-dire ses propres sensations, ses propres émotions, ses doutes et ses certitudes tout autant. Ses « vibrations » et ses errances, ses bonheurs, ses affrontements, ses peurs, ses désirs.

De tout cela, parce qu’il les ressent lui-même, parce qu’il en est comme le dépositaire (parcellaire sans aucun doute, car nul autre que Django ne peut être Django et nul autre que chacun de nous ne peut être nous) parcellaire donc, mais si proche, si intime, alors, Gerber peut nous donner quelque chose à partager: une exception à saisir. Fugitive, presque in-atteignable.

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Mais, si parfois nous croyons l’atteindre, s’il nous semble que nous l’avons trouvée cette chose-là qui s’appelle la vie, la vie de Django, de Lorna, celle de Naguine ou de Babik, c’est que l’encre invisible du poète a accompli son destin, faute peut-être de ne pouvoir jamais atteindre sa cible.

C’est aussi, parce que notre propre vie c’est ce que nous sentons, ressentons, ce à quoi nous n’échappons en aucune façon, à aucun moment…

 

 *        *        *        *        *

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On aurait pu croire qu’en faisant le récit des « événements » de l’histoire que nous avons vécue on aurait là la meilleure et plus efficace façon de dire la réalité, de dire ce que nous fûmes ou même ce que nous sommes.

Mais Django est insaisissable, encore plus que tout autre. Comment voulez-vous le décrire?

« …il a parcouru tant et tant de chemin pour atteindre ce but qu’il ne s’était jamais fixé, qui s’est présenté à lui un beau jour et qui n’a plus bougé de là. Il a tant bourlingué, Londres, Rome, Bruxelles, Genève, Amsterdam, Stockholm, Oslo, l’Algérie, l’Amérique, l’Allemagne, Trifouillis, Pétaouchnock, camps volants, tours et détours à n’en plus finir… la route aura été si longue et le temps si court. »

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C’est comme sa musique, Django l’a souvent comme cachée, dissimulée pour mieux la protéger, pour mieux la jouer et la donner, pour la partager davantage. Alors, avec ça vous voudriez la décrire cette musique?

« Et maintenant chaque note est un campement. Chaque note est un endroit où l’on a mis le feu bien à l’abri, au lieu de la laisser danser dehors jusqu’à l’épuisement. Chacun des souvenirs qui ne vous ont rien coûté soudain n’a plus de prix, et… vous faites couler cet or entre vos doigts, sans vous lasser. »

Décidément, Django est au fond, invisible, « in-montrable »! Tout autant que sa musique!

Mais sa musique, son art, son génie, sa personne, qui est tout cela à la fois, insensiblement, ce livre nous les fait quand même apercevoir, c’est-à-dire, ressentir, pressentir.

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Toute la musique de Django Reinhardt est comme la trame même du roman; à chaque phrase nous en faisons l’épreuve en nous-même.

« L’invisible désigne en réalité la première forme de la révélation, la plus radicale, secrète parce qu’on ne peut pas la voir, mais incontestable car ce qui s’éprouve, on ne peut pas dire qu’on ne l’éprouve pas. » (Michel Henry, op cit.)

La vérité n’est pas visible: elle est inactuelle, hors du monde, hors du temps. Mais elle est une sorte de présence absolue, que rien ne peut effacer, ne peut empêcher.

C’est pour cela et c’est ainsi que ce roman au beau titre d’un des plus beaux enregistrements de Django, c’est pour cela qu’ « Insensiblement », fait vivre Django.

A chacune de ses pages. A chacun des instants qu’il parcourt.

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Comment un roman cela s’écrit! Pylône, Faulkner et Dorothy…

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William Faulkner est l’un des plus grands écrivains de tous les temps.

On peut dire cela, sans doute, pour plusieurs raisons.

Parce que les « critères » des uns ne sont pas ceux des autres. Et parce qu’il y a aussi plusieurs façons de lire et donc plusieurs façons d’apprécier un livre, une oeuvre.

Il y en a même qui n’aiment pas Faulkner.

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Respectons ce sentiment: il y a sans doute tant ou tant d’auteurs que vous et moi n’aimons pas et que d’autres aiment…

Cependant, une des raisons qui peuvent faire aimer l’oeuvre de Faulkner au point de dire qu’il s’agit d’une oeuvre « géniale » c’est qu’elle comporte, en son origine même, tout ce qui fait la littérature.

« Tout ce qui fait la littérature! »: à y regarder de près, on peut, en lisant Faulkner, découvrir la littérature elle-même.

Ce que cela peut bien pouvoir signifier?

Que dans les romans de William Faulkner, à leur source, mais parfois dans l’histoire elle-même,  il y a ce qui fait qu’un roman est possible.

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Et c’est, de façon très visible, le cas dans ce roman qui s’intitule « Pylône », un roman que, parfois, on a dit si peu faulknérien. Alors qu’il est peut-être l’un des plus faulknériens de tous. Parce qu’il révèle tout l’art de Faulkner, tout son génie.

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Dans « Pylône » William Faulkner écrit -c’est le personnage principal, le reporter, qui parle :

« Il s’efforçait d’expliquer ce qu’il ne savait pas. « Je n’avais pas pensé à ça! s’écria-t-il. Je me figurais seulement qu’ils partaient tous ensemble. Je ne sais pas où, mais je croyais que c’était tous les trois, que peut-être, les cent-soixante-quinze dollars suffiraient jusqu’à ce que Holmes puisse… et qu’alors il serait assez grand et que je serais là. C’est elle sans doute, que je verrais d’abord, et elle n’aurait pas un air différent, même si elle était là-bas aux alentours du pylône, et moi non plus, même si j’avais quarante-deux ans au lieu de vingt-huit; il reviendrait des pylônes, nous irions à sa rencontre, et peut-être que, tenant mon bras, tandis qu’il nous regarderait par-dessus la carlingue, elle dirait: « Voici celui qui était là-bas, à New-Valois cette fois-là. Celui qui te payait des glaces. »

Et c’est ainsi que « l’on se fait un roman ».

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C’est ainsi, aussi, que s’écrit un roman! Et jamais autrement!

Il n’y a pas d’autre façon pour écrire que d’écrire au conditionnel: ce qui aurait pu arriver, ce qui aurait du arriver ou ce qui n’aurait jamais du arriver. (Et, dans « Pylône » il y a comme chacun de ces trois cas de figure…)

« Au conditionnel »: un roman n’est pas une histoire vraie.

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Un roman est un rêve: il est plus vrai que la vérité et plus réel que la réalité.

C’est la raison pour laquelle il y a une nécessité impérative du roman. Une nécessité pour vivre, c’est-à-dire pour goûter la vie.

Il faut donc de l’impossible pour qu’il y ait une création, un roman.

Il faut une imagination au-delà de tout réel concret, de tout ce qui advient, pour qu’il y ait quelque chose comme la vie elle-même, comme le désir qui nous fait vivre, qui est cette vie elle-même.

Il faut « se faire du cinéma » pour qu’il y ait au même instant tout ce qui fait un roman, une oeuvre, une « histoire », une biographie, une personne, un personnage.

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C’est pour cela que ceux de « Pylône » sont capables de frôler la mort, de la provoquer dans chacun de leurs gestes. C’est pour cela qu’ils vivent dans leur monde. Presque en dehors du monde.

C’est pour cela que « Pylône » est devenu (en 1958; le roman est paru, lui, en 1935) « La ronde de l’aube », un film de Douglas Sirk. Avec Rock Hudson, Robert Stack et Dorothy, Dorothy Malone aussi « improbable », « impossible » que son personnage de Laverne.

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Le génie de Faulkner ne réside toutefois pas seulement dans sa capacité à « décrire » l’impossible.

Non seulement cela ne suffirait pas. Mais surtout cela pourrait conduire au résultat inverse: à une « fantaisie » si irréelle que personne n’y croirait.

Comme un conte pour enfants…

A l’inverse, son  »secret », William Faulkner l’a dévoilé lui-même.

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Un jour Faulkner a dit la vérité.

Il a dit: « Car si le souvenir existe en dehors de la chair, ce ne sera pas le souvenir; car il ne saura pas de quoi il se souvient… »

Un roman c’est l’impossible, le rêve, mais l’impossible rêvé quand il est incarné.

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C’est là, très précisément que réside le génie absolu de William Faulkner!

Ce rêve incarné, cette chair rêvée, c’est tout cela qui est vécu par les personnages de « Pylône ».

Et, tout d’abord par ce reporter dont on ne connaîtra jamais ni le nom, ni le prénom, qui devrait donc être anonyme alors qu’il est présent, absolument présent, qu’il est la présence même du roman pour le lecteur: à tout instant où l’on peut lire « Pylône ».

Il y a bien évidemment un risque à ce que tout imaginaire soit désincarné, non incarné.

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Seul l’imaginaire dans sa chair, comme le dit Faulkner, est la source du roman, de la création.

Car c’est à ce point-là, à cet instant qu’il est la vie elle-même, dans sa propre source, dans sa propre appartenance, dans son surgissement, dans sa continuité, dans sa « perdurance », dans son désir ou sa volonté d’elle-même.

C’est ainsi qu’un roman est un roman d’amour et qu’il ne peut être autrement.

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Dans sa préface à l’édition française Roger Grenier cite Faulkner parlant du personnage principal, foudroyé par la vision de Laverne/Dorothy:

« Il ne portait pas de nom. Mais il n’était pas anonyme: c’était M. Tout-le-monde. Je suis convaincu que tout homme jeune, même laid…possède en lui-même la capacité d’éprouver un grand amour, de se sacrifier au nom de cet amour pour celle qu’il aime. Mais la plupart d’entre nous ratent le coche. Nous demeurons muets, incapables de communiquer nos sentiments, ou bien notre choix (si l’on peut parler de choix) se porte sur la mauvaise personne, qui se révèle indigne de nous, ou bien trop grande, trop forte pour nous, en tout cas en dehors de notre catégorie. C’est tragique, tirste, vrai, mais c’est préférable à rien du tout. En réalité, mieux vaut aimer qu’être aimé… »

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Mieux vaut aimer: car aimer c’est rêver dans sa chair. Tandis qu’être aimé…

C’est ainsi que Roger Grenier ajoute:

 » Le reporter se heurte ainsi au problème de la grâce, de l’amour impossible, du malentendu. La ténébreuse malédiction faulknérienne le rapproche de façon imprévue de l’absurde. »

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Peut-être est-ce là le prix du roman!

Incarner un rêve: aimer! Voici comment s’écrit un roman.

Dans un avion qui s’envole pour un dernier voyage, et Dorothy Malone qui s’échappe, loin, au fond de l’écran, le coeur battant…

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