Présence de Django: « Insensiblement » par Alain Gerber

 C’est en musique (en cliquant sur le lien ci-dessous) et, par exemple, en commençant par le titre « Insensiblement » que l’on peut lire cet article.

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 http://www.musicme.com/Django-Reinhardt/albums/Nuages-0044001842825.html?play=01

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« …mais ils avaient trop de choses à se dire. Trop de choses pour lesquelles on n’a pas inventé les mots. Trop de choses que les poètes eux-mêmes n’écrivent qu’entre les lignes, au moyen d’une encre plus limpide que les larmes, et qui laisse moins de traces. »

C’est ainsi qu’écrit Alain Gerber. A la manière même des poètes dont il parle ici.

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Ici: « Insensiblement, Django », c’est le titre de son dernier livre, paru il y a quelques jours à peine (éditions Fayard).

La lecture de ce livre constitue une manière essentielle et unique de célébrer la naissance du guitariste il y a cent ans (le 23 janvier 1910, quelque part, nulle part…)

Mais il est plus encore. Bien davantage.

Un livre sur Django Reinhardt ça pourrait être une biographie.

Nous sommes, paraît-il,  »friands » de biographies. C’est ce que diront les éditeurs, sans doute bien intentionnés, cherchant à répondre à nos attentes.

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« Insensiblement » n’est pas une biographie. C’est un roman. Comme, depuis longtemps, tous les livres d’Alain Gerber, puisque l’on sait bien que, pour lui, « le jazz est un roman. »

Mais enfin, écrire sur Django, avec Django, autour de Django, à propos du manouche, comme l’on voudra, c’est forcément évoquer des éléments de sa vie.

Alors, quand Alain Gerber commence son livre en octobre 46, pour le poursuivre au printemps 39, puis en venir aux années 35 et après, 46 ou 53, on comprendra que la chronologie propre à la logique biographique est loin, bien loin: que le temps, tel qu’il se déroule dans les calendriers et même dans les célébrations anniversaires obligées, n’est pas l’affaire de ce roman.

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La réalité, telle qu’on la conçoit généralement, n’a pas grand chose à voir avec l’écriture de ce livre.

On pourrait dire que c’est là le propre de la fiction., tordre le cou à la réalité.

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(avec Duke Ellington)

Mais qu’en est-il d’une fiction qui mêle les personnages réels: Django, mais bien sûr tant d’autres musiciens comme Coleman Hawkins ou Duke Ellington sans parler, évidemment, de Stéphane Grappelli, avec des personnages imaginaires, inventés? Cela constitue sans doute l’art du « trouble » le plus accompli. Ce qui semble « repère » l’est-il encore? Où donc se trouve la part de réalité? Qui dit vrai? Où est la vérité, quelle est-elle donc? Où se cache-t-elle, où se montre-t-elle?

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(avec Edith Piaf)

Alain Gerber nous prévient dans un « Avertissement » liminaire: Lorna Selznick n’existe pas. Ou, plutôt elle n’a pas existé.

Mais il écrit quelque part dans le roman:

« Ayant ensemble tourné la tête, ils se regardaient depuis quelques secondes déjà lorsqu’ils ont pris conscience d’être en face l’un de l’autre. »

Après s’être quittés, ils se sont retrouvés: le hasard qui s’appelle parfois le destin, les a, dans le roman, rapprochés, Lorna qui n’est pas et Django qui fut.

Et, c’est ainsi qu’ils sont!

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Ni l’un ni l’autre ne sont décrits autrement que dans leur vie, dans l’instant de leurs émotions, de leurs regards réciproques, de leurs sensations, de leurs sentiments. Lorna et Django, alors sont bien vivants!

« Nous vivons dans un éternel présent que nous ne quittons jamais. » (Michel Henry, in « Entretiens » éditions Sulliver)

C’est ce « présent » qu’Alain Gerber nous montre, à chaque ligne de ce livre. Où Django, dans ce présent, dans cette présence, est tout simplement, vivant.

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Non pas comme une sorte d’objet, de personnage qui se déplacerait ici ou là, qui passerait de tel état à tel autre, qui cheminerait de telle salle de concert en tel club enfumé à Saint-Germain, au « Village » ou n’importe où dans le vaste monde: dans « Insensiblement (Django) » nous sommes comme avec Django. Non pas seulement à ses côtés, non pas comme des visionnaires (à moins que ce soit des « voyeurs ») des scènes de sa vie, mais bien plutôt comme à l’intérieur de lui-même, comme une parcelle, fut-elle infime, de lui, de sa propre vie.

Sa propre vie: c’est-à-dire ses propres sensations, ses propres émotions, ses doutes et ses certitudes tout autant. Ses « vibrations » et ses errances, ses bonheurs, ses affrontements, ses peurs, ses désirs.

De tout cela, parce qu’il les ressent lui-même, parce qu’il en est comme le dépositaire (parcellaire sans aucun doute, car nul autre que Django ne peut être Django et nul autre que chacun de nous ne peut être nous) parcellaire donc, mais si proche, si intime, alors, Gerber peut nous donner quelque chose à partager: une exception à saisir. Fugitive, presque in-atteignable.

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Mais, si parfois nous croyons l’atteindre, s’il nous semble que nous l’avons trouvée cette chose-là qui s’appelle la vie, la vie de Django, de Lorna, celle de Naguine ou de Babik, c’est que l’encre invisible du poète a accompli son destin, faute peut-être de ne pouvoir jamais atteindre sa cible.

C’est aussi, parce que notre propre vie c’est ce que nous sentons, ressentons, ce à quoi nous n’échappons en aucune façon, à aucun moment…

 

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On aurait pu croire qu’en faisant le récit des « événements » de l’histoire que nous avons vécue on aurait là la meilleure et plus efficace façon de dire la réalité, de dire ce que nous fûmes ou même ce que nous sommes.

Mais Django est insaisissable, encore plus que tout autre. Comment voulez-vous le décrire?

« …il a parcouru tant et tant de chemin pour atteindre ce but qu’il ne s’était jamais fixé, qui s’est présenté à lui un beau jour et qui n’a plus bougé de là. Il a tant bourlingué, Londres, Rome, Bruxelles, Genève, Amsterdam, Stockholm, Oslo, l’Algérie, l’Amérique, l’Allemagne, Trifouillis, Pétaouchnock, camps volants, tours et détours à n’en plus finir… la route aura été si longue et le temps si court. »

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C’est comme sa musique, Django l’a souvent comme cachée, dissimulée pour mieux la protéger, pour mieux la jouer et la donner, pour la partager davantage. Alors, avec ça vous voudriez la décrire cette musique?

« Et maintenant chaque note est un campement. Chaque note est un endroit où l’on a mis le feu bien à l’abri, au lieu de la laisser danser dehors jusqu’à l’épuisement. Chacun des souvenirs qui ne vous ont rien coûté soudain n’a plus de prix, et… vous faites couler cet or entre vos doigts, sans vous lasser. »

Décidément, Django est au fond, invisible, « in-montrable »! Tout autant que sa musique!

Mais sa musique, son art, son génie, sa personne, qui est tout cela à la fois, insensiblement, ce livre nous les fait quand même apercevoir, c’est-à-dire, ressentir, pressentir.

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Toute la musique de Django Reinhardt est comme la trame même du roman; à chaque phrase nous en faisons l’épreuve en nous-même.

« L’invisible désigne en réalité la première forme de la révélation, la plus radicale, secrète parce qu’on ne peut pas la voir, mais incontestable car ce qui s’éprouve, on ne peut pas dire qu’on ne l’éprouve pas. » (Michel Henry, op cit.)

La vérité n’est pas visible: elle est inactuelle, hors du monde, hors du temps. Mais elle est une sorte de présence absolue, que rien ne peut effacer, ne peut empêcher.

C’est pour cela et c’est ainsi que ce roman au beau titre d’un des plus beaux enregistrements de Django, c’est pour cela qu’ « Insensiblement », fait vivre Django.

A chacune de ses pages. A chacun des instants qu’il parcourt.

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