Fernando Pessoa: une existence hors du temps

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(photographie M Arcens)

« Mon regard aussi bleu que le ciel

est aussi calme que l’eau au soleil.

Il est ainsi, et bleu et calme,

parce qu’il n’interroge ni ne s’effraie… »

(Le gardeur de troupeaux XXIII, Poésie/Gallimard)

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 (phtographie M Arcens)

Fernando Pessoa (1888-1935) est un écrivain à propos duquel les commentaires les plus courants (et qui portent alors sur les noms d’emprunt qui furent les siens, à l’instar du philosophe danois Soren Kierkegaard, sur les « hétéronymes » donc) masquent ou déforment parfois le génie.

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« L’instant » se propose d’ouvrir aujourd’hui une autre approche, de cheminer un moment au voisinage de Pessoa, sur une autre route. Parfois contraire aux analyses souvent réitérées.

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Laissons donc Pessoa venir simplement jusqu’à nous: écoutons-le en quelques-uns de ses poèmes.

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« Lorsque l’été passe sur mon visage

la main légère et chaude de sa brise,

je n’ai qu’à éprouver du plaisir de ce qu’elle soit la brise

ou à éprouver du déplaisir de ce qu’elle soit chaude

et, de quelque manière que je l’éprouve,

c’est ainsi, puisqu’ainsi je l’éprouve, qu’il est de mon devoir de l’éprouver. »

(Le gardeur de troupeaux XXII)

Si on le dit de façon « théorique », Pessoa définit ce qu’il est, ce que nous sommes, disons la subjectivité, comme « épreuve ».

Je suis parce que j’éprouve.

« J’éprouve, donc je suis. » A l’opposé de la pensée. A l’opposé du « cartésianisme ». A l’opposé de la pensée comme science « galiléenne ».

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Pessoa écrit aussi:

« Je cherche à dire ce que j’éprouve

sans penser à ce que j’éprouve.

Je cherche à appuyer les mots contre l’idée

et à n’avoir pas besoin du couloir

de la pensée pour conduire à la parole. »

( id XLVI)

L’épreuve est avant la pensée, elle en est l’opposé.

L’épreuve est au commencement. Ce n’est qu’après que vient la pensée.

C’est quand la nuit tombe que s’envole l’oiseau de Minerve.

Mais, nous dit Fernando Pessoa, il y a une parole de l’épreuve qui n’a pas besoin de la pensée.

L’épreuve peut s’exprimer, par les mots.

Et comme telle.

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C’est le premier des « Poèmes désassemblés »: le voici tout entier.

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« Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre

pour voir les champs et la rivière.

Il ne suffit pas de n’être pas aveugle

pour voir les arbres et les fleurs.

Il faut également n’avoir aucune philosophie.

Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres: il n’y a que des idées.

Il n’y a que chacun d’entre nous, telle une cave.

Il n’y a qu’une fenêtre fermée, et tout l’univers à l’extérieur;

et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait,

et qui jamais n’est ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre. »

Pessoa nous dit que l’épreuve de ce que nous voyons ne se confond jamais avec ce que nous voyons, avec la chose, avec l’extérieur, avec l’univers, avec le monde. L’épreuve du monde n’est pas le monde. Elle est nous.

Et peut-être alors ne sommes-nous pas de ce monde…

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(photographie M Arcens)

« Je n’arrive pas à comprendre comment on peut trouver triste un couchant.

A moins que ce ne soit parce qu’un couchant n’est pas une aurore.

Mais s’il est un couchant, comment pourrait-il bien être une aurore? »

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Et, dans le premier des « Poèmes retrouvés », publiés seulement en 1960, ceci:

« Toutes les opinions sur la nature qui ont cours

n’ont jamais fait pousser une herbe ou naître une fleur.

Toute la somme des connaissances relatives aux choses jamais ne fut chose à quoi je pusse adhérer autant qu’aux choses.

Si la science entend être véridique, est-il science plus véridique que celle des choses étrangères à la science?

Je ferme les yeux et la terre sur laquelle je me couche

a une réalité si réelle qu’il n’est jusqu’à mon échine qui ne le sente.

Quel besoin ai-je de ratiociner si j’ai des épaules? »

Ca n’est pas entre les choses et l’épreuve que j’en fais qu’il y a une différence irréductible mais bien plutôt entre cette épreuve et les choses elles-mêmes d’une part, et les idées d’autre part. 

Si j’ai des épaules, si j’existe, si je suis moi, si je suis ce que je suis alors, ce qui me fait être moi, mon être, c’est précisément d’exister, de vivre, de ressentir: d’éprouver, d’être cette épreuve.

La réalité est cette épreuve elle-même.

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Cet autre poème parmi les « Poèmes desassemblés » dit ceci:

Vis, dis-tu dans le présent;

ne vis que dans le présent.

*

Mais moi je ne veux pas le présent, je veux la réalité;

je veux les choses qui existent, non le temps qui les mesure.

*

Qu’est-ce que le présent?

C’est une chose relative au passé et à l’avenir.

C’est une chose qui existe en fonction de l’existence d’autres choses.

Moi je veux la seule réalité, les choses sans présent

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Je ne veux pas inclure les choses dans mon schéma.

Je ne veux pas penser les choses en tant que présentes: je veux les penser en tant que choses.

Je ne veux pas les séparer d’elles-mêmes, en les traitant de présentes.

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Je ne devrais même pas les traiter de réelles

Je ne devrais les traiter de rien du tout.

Je devrais les voir, simplement les voir;

les voir jusqu’au point de ne pouvoir penser à elles,

les voir hors du temps, hors de l’espace,

les voir avec la faculté de tout départir, fors le visible.

Telle est la science de voir – qui n’en est pas une.

 

Le temps et l’espace ne sont pas les catégories qui permettent de définir la réalité, de la comprendre. Ni même et surtout d’être nous-mêmes cette réalité.

Le temps qui se mesure est un temps comme spatialisé et il ne dit rien, ni sur moi, ni sur les choses elles-mêmes.

L’Etre n’est pas du temps. L’Etre n’est pas le temps.

Ni même du présent. Le présent n’est qu’un terme relatif au passé et au futur, au temps mesurable.

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(photographie M Arcens)

La réalité première qui est cette épreuve que je suis est hors du temps. Elle est hors du monde en ce sens que le monde ne serait qu’espace et que temporalité.

Mais cette réalité première est par définition le fondement de toute réalité. Elle est cette épreuve qui est moi. On peut dire qu’elle est l’existence que je suis: elle est ce que sont mes épaules lorsque je m’allonge sur le sol, sur la terre et que je ferme les yeux.

Alors seul, l’instant, dans son éternel retour, est le langage qui définit mon existence et ma vie hors du monde, hors du temps: ici, maintenant. Eternelle. 

Le langage de l’instant est multiple, pourtant.

Il est toujours celui de l’amour. Il ne s’en distingue pas.

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(photographie M Arcens)

« Haut dans le ciel est la lune printanière.

Je pense à toi, et complet je m’éprouve.

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Par les champs vagues court jusqu’à moi une brise légère.

Je pense à toi, je murmure ton nom; et je ne suis pas moi;

je suis heureux. »

(Le pasteur amoureux)

L’amour! Où je suis enfin complet, complet comme épreuve de moi et pourtant je ne suis pas moi: en étant pleinement moi, je suis toi. En étant toi, je suis enfin moi-même.

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L’amour! Seul l’amour peut cela.

 



1 commentaire

  1. serge 18 avril

    Lecture de Pessoa passionnante. Je t’avoue que je l’ai peu lu. Mais jamais comme cela. Je vais y retourner à la lumière de ce que tu suggères. C’est cela lire, je crois : ouvrir des pistes, aller vers…

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