La contre-rentrée littéraire: trois oubliés…

Cette année – c’est la deuxième pour « L’Instant » – la rentrée littéraire est une sorte de « contre-rentrée », une rentrée à rebours en quelque sorte.

Mais pourtant, d’une manière particulière. Parce que le sujet en est un livre de la « rentrée »: celui de Michaël Ferrier, « Sympathie pour le fantôme ».

Mais si « L’Instant » a retenu ce livre c’est qu’il va à l’encontre des idées reçues et qu’il le fait ouvertement en reprenant à sa façon le cours de l’Histoire en nous racontant celle de trois personnages « oubliés ».

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C’est à la littérature, au roman, à celui qui n’est pas toujours « romanesque », d’écrire l’Histoire. C’est ainsi que les histoires et les fictions, les réalités oubliées et enfouies comme au-delà de la mémoire, peuvent nous en dire bien plus sur nous-mêmes que les manuels des collèges, des lycées et même que les cours de l’Université. C’est ce que nous dit avec un grand talent d’écriture et encore davantage une intense lucidité dans sa conception de l’histoire de notre monde, le roman de Michaël Ferrier « Sympathie pour le fantôme » qui vient de paraître aux éditions Gallimard (collection « L’infini »).  

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(Vue sur l’Océan indien depuis le Piton Maïdo, La Réunion)

Il le fait en mettant en scène trois « figures » qui furent bien réelles, mais qui n’ont à peu près aucune place dans l’Histoire telle qu’on l’enseigne et telle donc que nous l’avons généralement apprise. Et il s’avère que ces trois figures sont toutes originaires de l’île de La Réunion, une petite terre de France, loin dans l’hémisphère sud à côté de Madagascar : le marchand de tableaux Ambroise Vollard, Jeanne Duval qui inspira Baudelaire et enfin Edmond Albius, le petit esclave de la ville de Sainte-Suzanne qui inventa la fertilisation artificielle de la vanille à l’origine de si grandes fortunes. Michaël Ferrier nous dit à leur sujet : « on les a gommés de l’Histoire, ces gens, on les a relégués dans les cales, il faut que je les sorte de là. Des fantômes en quelque sorte… Le projet est ardu, à la fois périlleux et pointu : faire apparaître la disparition. Il ne s’agit pas de repentance, mais de remembrance, un beau mot de la langue française, lui aussi oublié. On le trouve dans « La chanson de Roland » ou dans « Le roman de la Rose », pourtant. »

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(Le cirque de Mafate, La Réunion)

Et, un peu plus loin, au début du roman cependant : « La France donc, voilà le sujet… Non pas ce manuscrit racorni comme une peau de chagrin qu’on veut nous imposer aujourd’hui – flatteur, édulcoré, oublieux, politiquement inepte et esthétiquement périmé – mais un grand livre ouvert, divers, incontrôlable. » Il faut savoir pourtant que « Sympathie pour le fantôme » se déroule de nos jours à Tokyo, dans les studios d’une chaîne de télévision et à l’Université : loin de La Réunion. »  

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Michaël Ferrier connaît bien Tokyo pour y enseigner, comme le personnage principal du roman, la littérature française. Et ce jeune écrivain est proprement fasciné par la capitale de ce qu’on nomme « L’Archipel ». Il dit ainsi à propos de cette ville dont il souligne qu’elle n’en n’est pas une, qu’on ne sait plus comment la définir et comment l’appeler : « Cette espèce d’espace ne commence nulle part et ne finit jamais… Tokyo… a quelque affinité avec le rêve et, plus encore, avec le rébus. C’est la ville la plus poétique du XXI° siècle… ville fantôme, tout en apparitions, en disparitions, rencontres diasporiques. » Les milieux de l’Université japonaise (mais on pourrait à coup sûr se trouver à Paris, à Saint-Germain-des-Prés ou ailleurs en province) et de la télévision (tout autant « universelle » que japonaise ou française) sont peints avec humour et férocité. Avec justesse, avec un œil acéré et drôle à chaque page. Mais, s’il est souvent très amusant, toujours très « vivant », ce roman est aussi très sérieux. Et il est sérieux quand, précisément, il s’agit de l’Océan Indien et de La Réunion et des trois personnages que le narrateur a choisi, envers et contre tout, pour être le sujet d’une émission de télévision sur l’identité de la France à l’occasion de l’anniversaire – le 150° ! – des amitiés franco-japonaises (qui n’ont pourtant pas été continûment amicales que l’on sache).  

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(Ambroise Vollard, portrait de Picasso)

Pour Michaël Ferrier Ambroise Vollard a fait basculer la France dans la modernité de l’art pictural, du XIX° au XX° siècle. Il raconte magnifiquement l’histoire personnelle de ce natif de Saint-Denis qui, le premier, a exposé Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Picasso. Et il écrit notamment : « C’est un révélateur… Tout d’un coup il change la manière de percevoir et de présenter. »

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(évocation de Jeanne Duval)

Jeanne Duval, la femme si aimée par Baudelaire – plus et plus longtemps…toujours même, que beaucoup d’autres – lui a permis d’épanouir la langue française tout entière. On n’écrit plus, on ne parle plus, on ne pense plus après Baudelaire, comme avant.

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Après Jeanne Duval comme avant. « Elle est représentative d’un grand mouvement de fond qui emporte – et aujourd’hui peut-être plus que jamais – la culture française ». 

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Et puis il y a « Le marieur de fleurs » : Edmond Albius, le petit esclave de Sainte-Suzanne qui invente la fécondation artificielle de la vanille et qui, après avoir été condamné à cinq années de travaux forcés, mourra en indigent à l’hospice. Sa découverte a pourtant permis d’immenses fortunes. Elle est comme le symbole du changement industriel et commercial, économique pour mieux dire, qui s’opère lui aussi du XIX au XX° siècle et qui fait encore notre quotidien pour une bonne part. « Il n’y a pas seulement les lieux de mémoire, il y a aussi les moments. Celui-ci est fugace, fragile, incertain. Il a marqué sont temps, et continue de parfumer le nôtre », écrit Michaël Ferrier. 

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(Représentation d’une fleur de vanille. Musée de Stella Matutina, Saint-Leu. La Réunion)

Ces trois parties de « Sympathie pour le fantôme » consacrées à Ambroise Vollard, Jeanne Duval et Edmond Albius sont comme des piliers autour desquels le projet d’une émission de télévision entrain de se faire (ou peut-être de ne pas se faire si le conseiller culturel « officiel » s’opposait à une version aussi iconoclaste de la culture française) nous est raconté avec brio. Comme pour mieux nous faire entendre la voix de ces personnages qui ont marqué notre histoire : leur temps mais aussi le nôtre. Alors qu’ils sont ignorés, niés, déniés, réduits à errer dans leur nuit par l’historiographie courante. Alors que ce sont eux à qui nous devons, à bien des égards, le plus de choses et presque tout ce que nous sommes.

edmondalbius.jpgedmondalbius.jpg (Edmond Albius)

On ne sait pas où sont enterrés les fantômes mais « on beau ne pas le savoir, leur existence est un triomphe… A les évoquer, les livres soudain sont traversés par le réel le plus vibrant, le plus déchirant, et c’est à eux que les plus beaux romans, même en silence, sont dédiés ». Sans doute parce que, comme le dit toujours Michaël Ferrier : « L’anomalie, l’écart, tous les éléments dits secondaires, les exceptions, les déviances…c’est la culture même. »

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(Ambroise Vollard)

C’est ainsi que sur une petite île, loin de Paris et de sa « métropole », sont nés trois personnages essentiels et pourtant presque « inaperçus ». C’est ainsi que l’exception et la singularité réunionnaises ont pu infléchir de façon décisive le destin d’un monde. Parce que, ce qui est aux marges de ce monde, à ses frontières, c’est bien souvent ce qui le marque, le démarque. Et pas nécessairement ce qui est en son centre. En tout cas, si l’on en croit « Sympathie pour le fantôme ». Et si l’on sait qu’ « un fantôme est ce qui disparaît mais aussi ce qui apparaît. » 



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