La poésie et la photographie: Jean-Jacques Gonzales (texte de Jérôme Thélot)

La poésie et la photographie: Jean-Jacques Gonzales (texte de Jérôme Thélot) dans littérature arton276-1-247x300

 

 

« Le travail photographique de Jean-Jacques Gonzales » par Jérôme Thélot (L’atelier contemporain éditeur) est un livre où le texte éclaire pas à pas les images.

Mais où les photographies elles-mêmes sont comme des textes, comme des sujets qui s’offrent à nous et qui, ce faisant, nous demandent de les décrypter : en quelque sorte, de les lire. Non pas seulement de les voir, de les regarder, de les scruter de notre regard, de les admirer comme de beaux objets. Là se trouve leur force, leur puissance, l’étrange fascination qui les habite et qui provoque notre regard.

 

Les photographies de Jean-Jacques Gonzales possèdent une étrangeté qui les distingue de tout autre travail photographique.

Bien sûr « étrangeté » peut désigner une sorte de spécificité. Alors on dirait que les images de Jean-Jacques Gonzales sont reconnaissables parmi toutes les autres. Ce serait une sorte de distinction, de reconnaissance d’un art qui lui serait propre. Et ce serait déjà remarquable, en effet.

Mais ce n’est pas tout à fait de cela qu’il s’agit. Ces photographies sont « étranges » en ceci qu’elles présentent chacune quelque chose qui dérange le regard. Et que, le plus souvent, on ne distingue pas clairement, que l’on peine à voir, à identifier, mais que l’on perçoit, que l’on ressent sans aucun doute.

C’est comme s’il y avait en chacune d’elle un objet « indistinct » qui troublait notre perception.

Et, souvent, lorsque nous le cherchons, nous ne le trouvons pas. Sinon au prix d’un effort du regard ou de l’attention tout à fait inhabituel.

Les photographies de Jean-Jacques Gonzales sont belles – elles ont sans aucun doute leur beauté propre – jusque dans cette sorte « d’écart » où elles tiennent la réalité du monde « tel qu’il est », tel que nous le voyons, tel que nous nous le représentons communément. Et en raison même de cette particularité. Car c’est tout le déploiement du monde que nous montre le photographe. Mais elles comportent aussi comme une contradiction : on y voit souvent quelque chose qui ne semble pas être du monde ou qui, à tout le moins, du monde, nous fait apercevoir davantage que ce qui semble le composer au premier regard.

 

Des escaliers montant du sol...

Des escaliers montant du sol…

Le texte de Jérôme Thélot (dont on rappellera qu’il est l’auteur d’une « Critique de la raison photographique « , éditions Encre Marine 2009) est pourtant essentiel. Non pas que l’on ne puisse découvrir fort heureusement le sens du travail de Jean-Jacques Gonzales que grâce à celui-ci, mais parce qu’il nous permet de mieux – c’est-à-dire de plus profondément, plus intensément encore – découvrir la révélation que manifestent ces images, proprement extraordinaires. Que, finalement, il les éclaire, en souligne avec, pourrait-on dire, une grande lumière, la puissance et la spécificité. Et, par exemple, ici :

 

Voici une route allant sûrement quelque part...

Voici une route allant sûrement quelque part…

« Aucune vue d’intérieur ; aucune figure humaine ; de rares traces d’ouvrage humain ; mais pas non plus de discours (sinon parfois l’esquisse d’un récit interrompu) ; et certes pas d’éloquence du ciel où le regard se divertirait de son vrai problème…/…On a ici déblayé l’image de toute rhétorique mais on n’a pas renoncé à la question posée par l’inadéquation des mots ; et on a trouvé dans les seuls moyens plastiques de quoi reformuler toujours cette seule question. L’expérience photographique de Jean-Jacques Gonzales est assez résolue à l’élucidation de sa « source » dans le conflit entre absence et regard, entre privation et adhésion, pour qu’on la nomme non pas seulement un art, mais une expérience de poésie. »

 

C’est ce qu’écrit si justement Jérôme Thélot et qu’il faut reconnaître désormais : la poésie de chacune des photographies de Jean-Jacques Gonzales.

Et tout son travail comme poésie.

 

 

Il faut souligner enfin la remarquable réussite éditoriale de cet ouvrage, de la qualité graphique, à celle de la reproduction, « l’objet » lui-même ajoute à la pertinence des propos, que ce soit celui du photographe ou celui de l’auteur.

Notons aussi que le livre se conclut sur le « journal photographique » de Jean-Jacques Gonzales qui porte le beau titre de « La fiction d’un éblouissant rail continu. »

 

Parution le 5 juin 2020 (200 p, 110 reproductions, 30€, L’Atelier Contemporain éditeur)

 



L’écriture, décidément : « Les Pierres filantes » par Livane Pinet

L'écriture, décidément :

C’est l’invention d’une écriture. Ou peut-être même de l’écriture, de toute écriture. C’est ce dont nous parle dans une langue fascinante « Les Pierres filantes », le roman de l’écrivaine Livane Pinet (L’Atelier Contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur).

Livane Pinet a déjà publié des poèmes (« Qu’avez-vous oublié ? » 2006, « La part d’ombre » 2009, « A personne d’autre », 2015) ainsi qu’un essai « Yves Bonnefoy ou l’expérience de l’Etranger », 1998). Elle a également en 2018 signé la traduction avec Jean-Yves Masson des « Lettres sur la poésie : correspondance avec Dorothy Wellesley » de William B. Yeats.

 

Si « Les Pierres filantes » est un premier roman – mais y a-t-il à proprement parler des « premiers romans » ? ne sont-ils pas tous des aboutissements, plutôt que des commencements, premiers romans qui, par définition, seraient exceptionnellement des réussites et généralement, des tentatives ? – il faut plutôt l’aborder, non comme l’achèvement d’un travail ou d’une œuvre pas plus que son initiation, mais tel qu’en lui-même, avec la confiance qu’il inspire dès les premières lignes. Et se laisser alors emporter, à la fois par la curiosité (que va-t-il arriver ? pourquoi ? de qui est-il maintenant question ?…) et par une sorte de magie. Car il y a sans doute de la magie, en tout cas du mystère, des secrets et des énigmes, dans l’écriture des « Pierres filantes ».

 

Tout se passe comme si Livane Pinet savait nous emporter, nous conduire avec une infinie discrétion vers son monde, au cœur de sa pensée, avec ses mots ou plutôt avec ses sentiments, avec une sensibilité singulière, en partageant l’aventure étrange, mais pourtant aussitôt familière, d’une héroïne cependant insaisissable dont on se prend à aimer les trois prénoms comme autant de figures d’une unique personne.

 

On lit chaque page des «Pierres filantes » en espérant la suivante et en se demandant quel sera le dénouement.

Mais il suffit ici, pour conclure, de redire que l’écriture, précisément, est en quelque sorte le lieu où se dévoilera la réponse à toutes les questions : celles du lecteur, celles de l’héroïne. L’écriture, décidément…



« Sophocle, la condition de la parole » par Jérôme Thélot : une poétique générale

Voici comment ce qui pourrait être une analyse détaillée, approfondie, méticuleuse des tragédies de Sophocle devient un livre essentiel, un livre sur « la condition de la parole » (c’est son sous-titre), mais plus encore peut-être (ou alors, ainsi même) sur la condition de l’homme.
Jérôme Thélot qui vient de publier « Sophocle », édité de fort belle manière par Desclée de Brouwer, n’a jamais écrit à propos de la littérature comme si elle était une activité parmi d’autres, une esthétique à comprendre comme un art qu’il faudrait aborder comme une seule « forme ».

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C’est pourquoi il nous montre ici – ou plutôt il démontre en toute clarté – que Philoctète, le personnage de l’avant-dernière des pièces de Sophocle parvenues jusqu’à nous et à laquelle il donne son nom, est « l’inventeur d’une parole aussi vibrante que ses flèches … à la fois enracinée dans la vie immédiate des besoins fondamentaux du corps et rendue, pourtant, à la langue du monde… Philoctète le poète quittant son île la doue de sens, la sauve par sa parole, par cette parole de poésie dont le monde de la guerre, où il rejoint les siens, pourra garder mémoire et transmettre l’appel. »

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Ni Philoctète, ni les autres tragédies de Sophocle ne sont à lire ou à comprendre seulement comme des débats « moraux » comme on le fait généralement. En tout cas, le plus souvent. Où l’on s’émeut pour Électre ou pour Antigone, où l’on se lamente sur le sort d’Œdipe.

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Au tout début du livre, Jérôme Thélot définit son travail en ce sens précis que les tragédies de Sophocle doivent être considérées « comme porteuses d’une poétique générale ». L’œuvre de Sophocle est  « une pensée de la parole par elle-même » comme le souligne l’auteur. Et il ajoute aussitôt qu’il s’agit là d’ « une invention de la poétique, au double sens de ce mot : une affabulation et une découverte  des conditions de la parole, une mise en image et une réflexion de ses fondements. »

Ici se situe non pas l’originalité du propos mais toute sa profondeur. Saisissante pour le lecteur.

On ne peut plus désormais entendre Sophocle de la même manière.

On en comprend ici, désormais, le génie, dont l’analyse constitue le dévoilement rigoureux et si éclairant.

(Les textes soulignés, le sont par l’auteur)



« La hache », l’art caché de la littérature par Alain Gerber

Alain Gerber a écrit à ce jour plus de soixante ou soixante-dix livres.

Il a connu de grands succès. Il a été couronné par plus plusieurs prix littéraires prestigieux.

Il a acquit une notoriété, outre celle d’écrivain, de « critique » de jazz, tâche qu’il a souvent abordé bien davantage par l’art de l’écriture que par celui – si toutefois il s’agit d’un art, mais ce n’est pas cependant impossible – du journalisme.
Il nous revient aujourd’hui avec un roman intitulé « La hache », publié aux éditions Ramsay.

Un livre signé Alain Gerber ne peut pas rester fermé. Il faut l’ouvrir. Ne rien céder, pour soi-même, et s’y plonger tout entier.
On sera peut-être surpris par cette histoire. Elle déroute tout d’abord. Avant de devenir presque familière. Même si la sympathie avec la presque totalité des personnages est impossible, « La hache » est, très vite, un roman auquel on s’attache. Sans doute, en premier lieu, parce qu’on se demande sans cesse ce qui va bien arriver. Il s’est passé quelque chose, quelque chose de terrible, on en est certain, même si, très précisément on ne sait pas quoi. Mais ce n’est pas cette horreur sans doute, qui nous obsède, mais au contraire ce qui va advenir. Qui en sera la conséquence assurément. Mais laquelle, telle est la question, la première question. Voici venu, pourrait-on dire, le temps de l’art du « suspense ».

Mais il ne s’agit que de la première question. Parce qu’en réalité on ne saura pas grand-chose. On ne saura même pas dans quel pays cela se déroule. Un pays chrétien, orthodoxe en l’occurrence,  d’Europe centrale, de l’Est…ou d’ailleurs. Et lorsqu’on pense avoir découvert une réponse à ce genre d’interrogation (et elles sont nombreuses, de toutes sortes) voici que l’on découvre que nous avons fait fausse route. Ou bien même que cela importe peu: maintenant c’est à tout autre chose qu’Alain Gerber nous intéresse. Pour, très vite, nous renvoyer une nouvelle fois sur un chemin de traverse.

 

Et puis, finalement, on se dit que cette histoire, sombre, terrible, effrayante c’est celle de notre monde. C’est celle du monde lorsqu’il est au bord du chaos. Ou plutôt celle du chaos du monde que nous vivons. Alors, peu importe où cela se déroule. Parce que nous savons désormais que c’est chez nous. Que nous soyons d’ici ou d’ailleurs. Lorsque les temps vacillent que dire d’autre ? Pourquoi ne pas passer de leurres en ellipses, de fausses routes en chemins qui ne mènent nulle part ? C’est sans doute là que se trouve l’art du romancier: dans l’évitement, dans le fait de provoquer plus de mystères et d’interrogations que d’éclairages, de compréhension, de raison. Lorsque cet art du non-dit nous fait ressentir l’effroi et l’inquiétude qui nous habitent.

Bientôt, avant même d’être parvenu au terme de ce livre – a-t-il une « fin » ? ou nous emmène-t-il jusqu’à des limites qui n’en finissent pas de s’éloigner plus nous avons l’impression de nous en approcher – on se dira que, dans cet « exotisme » apparent d’une contrée peu amène, étrangère donc dans tous les sens du terme, pour ne pas dire « barbare », c’est sans doute de nous qu’il est ici question. Cette étrangeté, cette barbarie précisément, n’est-ce pas la civilisation lorsqu’elle décline, au moment où elle s’incline sous son propre fardeau?

 

Mais « La hache » c’est peut-être plus encore que l’histoire du monde lorsque sa lumière semble s’effacer à l’horizon, le roman de la littérature tout entière. Parce que ce qui est dit, ce qui nous parle, n’est pas écrit, n’est pas « dit », pas « exprimé ». Même pas véritablement suggéré. Le roman, la littérature tout entière ne décrit pas, ne raconte pas. Même lorsqu’il arrive qu’elle s’y emploie – et rien n’empêche qu’elle le fasse; elle ne s’en est pas d’ailleurs jamais privée – son art lui-même, son art tout entier, c’est de ne pas tout dire, de dire autrement, autrement qu’avec les mots de la description objective. Un roman sur le monde d’aujourd’hui est à l’encontre d’un ouvrage de sociologie. Même et surtout s’il veut parler du même sujet.

Avec « La hache » Alain Gerber a atteint – il est donc allé encore plus loin, et ce n’est pas la première fois dans son œuvre- à l’essence la plus profonde de la littérature.



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