Autour du jazz: quelques chansons préférées et un livre au détour…

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(John Coltrane)

Aujourd’hui « L’instant » fait quelque chose qui (peut-être/sûrement) ne se fait pas.

Je vous conduit dans ce nouvel article vers un livre que j’ai écrit et qui paraît ces jours-ci. C’est le premier que je signe ainsi, sous cette forme (sans compter donc quelques publications antérieures mais partielles, parcellaires). C’est peut-être le dernier.

Quand on écrit un premier livre c’est toujours comme cela: on se sent souvent incapable d’en écrire un autre, ou bien on se dit que les difficultés du premier empêcheront le deuxième de voir le jour, nous embarrasseront tant que nous mourrons empêtrés dans celles-ci avant d’avoir pu dire « ouf ».

C’est pour cela qu’il y a des premiers livres qui ont souvent comme défaut majeur de vouloir tout dire, de dire trop.

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(Sonny Rollins)

Ce livre donc, prend une place dans ce blog.

Il faut dire qu’il y a à cela deux raisons (outre que l’auteur de l’un est aussi celui de l’autre, enfin, bref, c’est le même!):

- tout d’abord, ce livre s’appelle « Instants de jazz ». Il y a donc dès « l’ouverture », avant même la première page, de « l’instant » là-dedans: quelque chose comme hors du temps. Non pas de l’éternité. Ce qui serait tellement prétentieux, insupportable. Bien plutôt du contraire: de quelque chose de résolument présent, mais seulement, irrémédiablement présent, et rien de plus. Donc quelque chose en train de se faire, d’être sans cesse « improvisé », quelque chose en recherche incessante.

- ensuite, de nombreux thèmes évoqués dans ce blog le sont aussi dans ce livre.

Enfin, il y a peut-être une dernière raison qu’il faudrait ajouter: « Instants de jazz » est un livre qui n’est qu’apparemment un livre sur le jazz. Il est pourtant un livre sur le jazz; absolument.

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(Miles Davis)

Il y a dans ces pages bien d’autres choses: littérature, peinture, psychologie, philosophie, psychanalyse, poésie, même un peu d’astrophysique et bien d’autres, sans doute, un peu partout…

Les références y sont, elles aussi, aussi nombreuses que variées.

Ce qui signifie cependant, que celles ou ceux qui ne s’intéressent pas au jazz peuvent, il me semble, trouver aussi leur compte dans la lecture de ce livre.

Il n’y a donc pas que du jazz, loin de là, dans  »Instants de jazz ».

Il y a aussi de très belles photos de Jean-Jacques Pussiau et un long et superbe poème inédit, en introduction, ou en « prologue », c’est comme l’on voudra, que nous offre Alain Gerber.

C’est en librairie depuis quelques jours. Il est cependant possible que vous soyez contraints de le commander…

C’est édité par Joël Mettay pour « Alter Ego éditions ». Vous pouvez aussi en faire directement la commande auprès de l’éditeur. C’est à l’adresse suivante: 3, rue Elie-Danflous 66400 Céret. Cela coûte 17 € (il n’y a pas de frais de port à votre charge pour le premier exemplaire que vous commanderez). Si vous souhaitez une dédicace, n’hésitez pas, demandez-là dans votre courrier; ce sera un plaisir pour moi.

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(Keith Jarrett)

En poursuivant, si vous le souhaitez dès maintenant, ne serait-ce que pour savoir un peu mieux de quoi il s’agit, je vous propose deux textes rédigés par deux amis (oui, je sais, ils ne sont pas objectifs! mais bon, je ne vais pas leur reprocher leur indulgence: peut-on reprocher une amitié?). Ces deux-là sont aussi journalistes.

Le premier article est signé par Hubert Beauchamp qui s’y connaît particulièrement en jazz.

Le second l’est par Serge Bonnery qui s’y connaît en musiques de toutes sortes, le jazz y compris, mais aussi et tout particulièrement en littérature. Lui, a publié plusieurs livres (l’un d’entre eux paraît ces jours-ci à propos du catharisme et des parcours que l’on peut faire dans le sud de la France, en leur donnant un sens qu’ils n’auraient pas sans que nous en sachions, grâce à lui, un peu plus sur cette partie de l’histoire de l’Occident). En outre, il préside aux destinées d’un établissement consacré tout entier à la mémoire d’un poète dont nous vous parlerons bientôt tous les deux, le merveilleux Joë Bousquet.

Pour compléter cet article d’aujourd’hui: quelques photos qui ne proviennent pas du livre, quelques liens avec quelques chansons favorites (tout à la fin de l’article)

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(Bill Evans)

Fragments d’un amoureux de jazz… par Hubert Beauchamp

Instants de jazz : plutôt quelques fragments d’un discours amoureux dirait Roland Barthes, puisqu’aussi bien, comme lui, Michel Arcens s’intéresse – notamment – à la sémiologie et à la photographie à travers un blog intelligent et assidu… Ici l’auteur converse en solo, expose le thème, prend des chorus et improvise une musique réinventée de mots en liberté.

Amoureux du jazz, donc, Michel Arcens a longtemps publié une chronique dans Midi Libre. Aujourd’hui il prolonge une réflexion sur son thème de prédilection : ni portraits, ni critiques mais des “digressions”, des “rêveries”, sur une musique qui swingue ou s’étire dans une sonorité inquiète. Cette “musique crépusculaire et qui oscille sans fin entre le blanc et le noir.”

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(Eric Dolphy)

Ces “parcours erratiques” nous mènent sur les chemins qui conduisent de Bix à Chet, de Miles à Ornette, par des chemins de traverse syncopés. On fait halte à l’ombre salutaire d’un Comte, d’un Duc ou d’un dauphin (Eric), pour les plus courageux. Il y a aussi les belles dames : Lady Day, Ella ou Cassandra. En lisière, c’est Ahmad Jamal, plus loin Stan Getz et Keith Jarrett… ils sont tous là ou presque, autour de minuit ! Ce sont les favorite things, les favorite songs du chroniqueur qui rend au passage un bel hommage à un Django empli de mystères.

Pour ouvrir ce livre d’heures d’un jazz envoûtant, obsédant, Michel Arcens a reçu, en guise de prologue, comme une façon de l’adouber, un nostalgique et long poème d’Alain Gerber. Un beau cadeau…

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(Thelonious Monk)

Sur « Instants de jazz »…  par Serge Bonnery

1 – Sous le titre « Il cimento dell’armonie e dell’invenzione », Vivaldi avait regroupé douze concerti dont les quatre premiers sont demeurés célèbres : il s’agit des fameuses « Quatre saisons ». Cimento signifie, en italien, risque (ou épreuve). Nous traduisons donc : « Au risque de l’harmonie et de l’invention », qui pourrait parfaitement convenir au jazz. Mais peut-on (ou plus simplement doit-on ?) définir le jazz ? La réponse que Michel Arcens donne à cette lancinante question dans son livre (1) est non, pour la raison que le jazz est indéfinissable. Ce serait même là sa seule définition possible. Une définition indéfinie. Le jazz, personne ne sait ce qu’il est. D’où il vient ? On dispose de quelques repères sûrs, encore que discutés par les spécialistes, nous prévient Michel Arcens qui se défend en raison d’en être un. Où il est ? Partout et nulle part. Surtout, croit-on comprendre, là où on ne l’attend pas. Où va-t-il ? On l’ignore. Et pour cause.

2 – La cause de tous ces tourments vient du fait que le jazz est une musique de l’instant. Une musique qui s’invente au moment où elle se fait. Ici et maintenant. Entre réminiscences, références à hier (ce qui s’est déjà produit) et avenir impalpable. Mais que sera demain ? semble s’interroger le musicien de jazz au moment où il joue. Voilà réunies toutes les conditions pour que cet instant de musique s’inventant soit un authentique moment de création. Le musicien de jazz, le vrai musicien de jazz, se risque à chaque instant. Il répond à l’injonction puissante du poète René Char : « Va vers ton risque ».

3 – Au risque de l’invention : telle est la condition fragile du musicien de jazz. Parce que rien n’est écrit du moment de musique qui advient. Rien n’est écrit. Tout se transforme. S’invente. Et s’il n’existait pas les techniques d’enregistrement pour fixer ces instants, tout disparaîtrait. Seule la mémoire conserverait bribes, fragments de ce qui a été, l’espace d’un instant, la musique de jazz.

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(Billie Holiday)

4 – Le jazz, parce qu’indéfini, parce qu’indéfinissable, est multiple. Il est la multiplication de ses propres multiples. Une formule dont le symbole pourrait être le 8 horizontal qui, dans le langage mathématique, signifie l’infinie. Le jazz ne finit pas. Ne peut pas finir. Le jazz est infini parce qu’in(dé)fini. S’il est infini, a-t-il seulement commencé ?

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(Charlie Mingus)

5 – Pour parler ainsi du jazz, il fallait inventer une forme de livre correspondant à son contenu. Michel Arcens l’a fait. Dans « Instants de jazz », il parle du jazz par fragments. Par séquences qui se présentent sous la forme de courts chapitres. Chacun d’eux évoque un musicien de jazz. Deux font l’objet de chapitres plus longs, découpés en sous-chapitres courts : ils sont consacrés à Miles Davis et John Coltrane. On se dit que ces deux-là sont particulièrement significatifs du jazz tel qu’en parle Michel Arcens. Mais cela n’enlève rien aux autres musiciens évoqués dans le livre. Chacun y est à sa place, comme chacun a trouvé sa place dans la musique de jazz. La composition du livre de Michel Arcens ouvre une porte : le jazz serait la somme des parties qui le composent. Nul musicien ne détiendrait la vérité sur le jazz mais chacun participerait de sa vérité. Le jazz est espace de liberté. Où s’exprime l’absolue liberté de ceux qui le font.

6 – « Instants de jazz » est aussi marqué par des réflexions philosophiques. Elles surgissent, au fil des pages, comme autant d’incises. Elles ne sont pas parachutées là par le fruit du hasard. Ces réflexions, c’est le jazz qui les inspire. Les suscite. Elles se posent sur le texte comme les papillons sur les fleurs. En douceur. Leurs ailes frêles donnent au lecteur le loisir de s’envoler vers d’autres espaces. Ceux que le jazz crée sans cesse, instant après instant. Et grâce à ces réflexions philosophiques, jamais le lecteur ne survole le jazz. Michel Arcens aborde le jazz en profondeur. L’auteur s’est confronté non au risque de l’interprétation, mais plus dangereusement au risque de sa propre perception. C’est ce qui fait qu’ « Instants de jazz » n’est pas un livre de plus (encore un) sur le jazz mais un authentique cheminement personnel à l’intérieur du jazz.

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(Brad Meldhau)

7 – Me vient, à la lecture de ces « instants », une réflexion sur le temps. Le temps du jazz est-il historique ? Il n’y a pas grand risque, explique Michel Arcens, à le penser ainsi. C’est le rôle des historiens. Vous voulez avoir à connaître du jazz ? Vous établissez une chronologie en partant d’un point A, vous vous arrêtez au point Y qui correspondant à l’instant d’aujourd’hui. L’avenir, lui, est ouvert. Ca marche. Vous aurez ainsi à connaître du jazz. Mais connaîtrez-vous le jazz pour autant ?  Pas si sûr. Michel Arcens propose une autre voie. Plus risquée. Celle qui consiste à considérer que le temps du jazz n’est pas un temps linéaire mais plutôt un temps cyclique qui procède comme une spirale. Il avance, incontestablement, le temps du jazz, mais en repassant sans cesse par des points antérieurs qui demeurent, dans le temps du jazz, comme des repères, des phares. Dans le jazz, on repasse par ces points d’ancrage pour les dépasser. Aller plus loin. On les utilise comme des points d’appui pour prendre un nouvel élan. On peut aussi repasser par ces points pour les anéantir (le free jazz, par exemple, que j’entends comme une déstructuration du jazz), autre manière de les dépasser. Mais on doit les revisiter, sans quoi le temps du jazz se referme, se replie sur lui-même. Et qu’est-ce que la mort sinon du temps replié ?

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(Dizzy Gillespie)

8 – Je dirai encore une chose sur le livre de Michel Arcens. Sûrement pas la dernière tant il y aurait à dire, mais ceci : son livre « Instants de jazz » est un don. C’est un livre qui tend ses bras au lecteur, qui l’accueille chaleureusement dans ses pages. Un livre qui ouvre des portes, donne des pistes, laisse le lecteur penser par lui-même. Un livre qui suggère plus qu’il n’impose. Ne théorise. En cela, le livre de Michel Arcens est authentiquement littéraire. Il utilise toutes les ressources de la langue non pour figer une vérité, mais pour donner en partage une perception, un ressenti. Risquons le mot : une vision. La vision du jazz par Michel Arcens se situe à hauteur d’homme. C’est pourquoi nous conclurons sur ce sentiment que nous laisse la lecture d’« Instants de jazz » : le jazz selon Michel Arcens est un humanisme. Je n’ai trouvé nulle par ailleurs, concernant le jazz, enseignement plus juste.

 

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(Billie Holiday)

« Le futur féminin du jazz »: c’est le titre de l’épilogue d’ « Instants de jazz »…voici quelques-unes de ces femmes qui font le jazz de tous les temps…quelques-unes connues ou moins connues. Elles sont, pour nous, l’avenir. Par leurs présences…

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(Hellen Merrill, Carla Bley avec Charlie Haden, Anne Ducros, Virginie Teychené, Sarah Lenka)

Et maintenant la musique.

Pas nécessairement la plus attendue.

* John Coltrane: « Last performance at Newport »

http://www.musicme.com/John-Coltrane/albums/Last-Performance-At-Newport-8436019580639.html?play=01

* Miles Davis: « Workin’ »

http://www.musicme.com/Miles-Davis/albums/Workin%27-0888072300804.html?play=01

* Bill Evans: « Turn out the stars »

http://www.musicme.com/Bill-Evans/albums/Bill-Evans:-Turn-Out-The-Stars-the-Final-Village-Vanguard-Recordings-June-1980-0075597983159.html?play=01

* Thelonious Monk: « Its monk’s time »

http://www.musicme.com/Thelonious-Monk/albums/It%27s-Monk%27s-Time-0074646353226.html?play=01

* Virginie Teychené: « Portraits »

http://www.musicme.com/Virginie-Teychene/albums/Portraits-7619993002316.html?play=01

* Sarah Lenka: « Am I blue »

http://www.musicme.com/Sarah-Lenka/albums/Am-I-Blue-0826596031088.html?play=01

* Alain Gerber: « Le jazz est un roman » (produit par Jean-Jacques Pussiau)

http://www.musicme.com/Alain-Gerber/albums/Le-Jazz-Est-Un-Roman-0044006416021.html?play=01

 



Présence de Django: « Insensiblement » par Alain Gerber

 C’est en musique (en cliquant sur le lien ci-dessous) et, par exemple, en commençant par le titre « Insensiblement » que l’on peut lire cet article.

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 http://www.musicme.com/Django-Reinhardt/albums/Nuages-0044001842825.html?play=01

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« …mais ils avaient trop de choses à se dire. Trop de choses pour lesquelles on n’a pas inventé les mots. Trop de choses que les poètes eux-mêmes n’écrivent qu’entre les lignes, au moyen d’une encre plus limpide que les larmes, et qui laisse moins de traces. »

C’est ainsi qu’écrit Alain Gerber. A la manière même des poètes dont il parle ici.

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Ici: « Insensiblement, Django », c’est le titre de son dernier livre, paru il y a quelques jours à peine (éditions Fayard).

La lecture de ce livre constitue une manière essentielle et unique de célébrer la naissance du guitariste il y a cent ans (le 23 janvier 1910, quelque part, nulle part…)

Mais il est plus encore. Bien davantage.

Un livre sur Django Reinhardt ça pourrait être une biographie.

Nous sommes, paraît-il,  »friands » de biographies. C’est ce que diront les éditeurs, sans doute bien intentionnés, cherchant à répondre à nos attentes.

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« Insensiblement » n’est pas une biographie. C’est un roman. Comme, depuis longtemps, tous les livres d’Alain Gerber, puisque l’on sait bien que, pour lui, « le jazz est un roman. »

Mais enfin, écrire sur Django, avec Django, autour de Django, à propos du manouche, comme l’on voudra, c’est forcément évoquer des éléments de sa vie.

Alors, quand Alain Gerber commence son livre en octobre 46, pour le poursuivre au printemps 39, puis en venir aux années 35 et après, 46 ou 53, on comprendra que la chronologie propre à la logique biographique est loin, bien loin: que le temps, tel qu’il se déroule dans les calendriers et même dans les célébrations anniversaires obligées, n’est pas l’affaire de ce roman.

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La réalité, telle qu’on la conçoit généralement, n’a pas grand chose à voir avec l’écriture de ce livre.

On pourrait dire que c’est là le propre de la fiction., tordre le cou à la réalité.

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(avec Duke Ellington)

Mais qu’en est-il d’une fiction qui mêle les personnages réels: Django, mais bien sûr tant d’autres musiciens comme Coleman Hawkins ou Duke Ellington sans parler, évidemment, de Stéphane Grappelli, avec des personnages imaginaires, inventés? Cela constitue sans doute l’art du « trouble » le plus accompli. Ce qui semble « repère » l’est-il encore? Où donc se trouve la part de réalité? Qui dit vrai? Où est la vérité, quelle est-elle donc? Où se cache-t-elle, où se montre-t-elle?

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(avec Edith Piaf)

Alain Gerber nous prévient dans un « Avertissement » liminaire: Lorna Selznick n’existe pas. Ou, plutôt elle n’a pas existé.

Mais il écrit quelque part dans le roman:

« Ayant ensemble tourné la tête, ils se regardaient depuis quelques secondes déjà lorsqu’ils ont pris conscience d’être en face l’un de l’autre. »

Après s’être quittés, ils se sont retrouvés: le hasard qui s’appelle parfois le destin, les a, dans le roman, rapprochés, Lorna qui n’est pas et Django qui fut.

Et, c’est ainsi qu’ils sont!

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Ni l’un ni l’autre ne sont décrits autrement que dans leur vie, dans l’instant de leurs émotions, de leurs regards réciproques, de leurs sensations, de leurs sentiments. Lorna et Django, alors sont bien vivants!

« Nous vivons dans un éternel présent que nous ne quittons jamais. » (Michel Henry, in « Entretiens » éditions Sulliver)

C’est ce « présent » qu’Alain Gerber nous montre, à chaque ligne de ce livre. Où Django, dans ce présent, dans cette présence, est tout simplement, vivant.

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Non pas comme une sorte d’objet, de personnage qui se déplacerait ici ou là, qui passerait de tel état à tel autre, qui cheminerait de telle salle de concert en tel club enfumé à Saint-Germain, au « Village » ou n’importe où dans le vaste monde: dans « Insensiblement (Django) » nous sommes comme avec Django. Non pas seulement à ses côtés, non pas comme des visionnaires (à moins que ce soit des « voyeurs ») des scènes de sa vie, mais bien plutôt comme à l’intérieur de lui-même, comme une parcelle, fut-elle infime, de lui, de sa propre vie.

Sa propre vie: c’est-à-dire ses propres sensations, ses propres émotions, ses doutes et ses certitudes tout autant. Ses « vibrations » et ses errances, ses bonheurs, ses affrontements, ses peurs, ses désirs.

De tout cela, parce qu’il les ressent lui-même, parce qu’il en est comme le dépositaire (parcellaire sans aucun doute, car nul autre que Django ne peut être Django et nul autre que chacun de nous ne peut être nous) parcellaire donc, mais si proche, si intime, alors, Gerber peut nous donner quelque chose à partager: une exception à saisir. Fugitive, presque in-atteignable.

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Mais, si parfois nous croyons l’atteindre, s’il nous semble que nous l’avons trouvée cette chose-là qui s’appelle la vie, la vie de Django, de Lorna, celle de Naguine ou de Babik, c’est que l’encre invisible du poète a accompli son destin, faute peut-être de ne pouvoir jamais atteindre sa cible.

C’est aussi, parce que notre propre vie c’est ce que nous sentons, ressentons, ce à quoi nous n’échappons en aucune façon, à aucun moment…

 

 *        *        *        *        *

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On aurait pu croire qu’en faisant le récit des « événements » de l’histoire que nous avons vécue on aurait là la meilleure et plus efficace façon de dire la réalité, de dire ce que nous fûmes ou même ce que nous sommes.

Mais Django est insaisissable, encore plus que tout autre. Comment voulez-vous le décrire?

« …il a parcouru tant et tant de chemin pour atteindre ce but qu’il ne s’était jamais fixé, qui s’est présenté à lui un beau jour et qui n’a plus bougé de là. Il a tant bourlingué, Londres, Rome, Bruxelles, Genève, Amsterdam, Stockholm, Oslo, l’Algérie, l’Amérique, l’Allemagne, Trifouillis, Pétaouchnock, camps volants, tours et détours à n’en plus finir… la route aura été si longue et le temps si court. »

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C’est comme sa musique, Django l’a souvent comme cachée, dissimulée pour mieux la protéger, pour mieux la jouer et la donner, pour la partager davantage. Alors, avec ça vous voudriez la décrire cette musique?

« Et maintenant chaque note est un campement. Chaque note est un endroit où l’on a mis le feu bien à l’abri, au lieu de la laisser danser dehors jusqu’à l’épuisement. Chacun des souvenirs qui ne vous ont rien coûté soudain n’a plus de prix, et… vous faites couler cet or entre vos doigts, sans vous lasser. »

Décidément, Django est au fond, invisible, « in-montrable »! Tout autant que sa musique!

Mais sa musique, son art, son génie, sa personne, qui est tout cela à la fois, insensiblement, ce livre nous les fait quand même apercevoir, c’est-à-dire, ressentir, pressentir.

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Toute la musique de Django Reinhardt est comme la trame même du roman; à chaque phrase nous en faisons l’épreuve en nous-même.

« L’invisible désigne en réalité la première forme de la révélation, la plus radicale, secrète parce qu’on ne peut pas la voir, mais incontestable car ce qui s’éprouve, on ne peut pas dire qu’on ne l’éprouve pas. » (Michel Henry, op cit.)

La vérité n’est pas visible: elle est inactuelle, hors du monde, hors du temps. Mais elle est une sorte de présence absolue, que rien ne peut effacer, ne peut empêcher.

C’est pour cela et c’est ainsi que ce roman au beau titre d’un des plus beaux enregistrements de Django, c’est pour cela qu’ « Insensiblement », fait vivre Django.

A chacune de ses pages. A chacun des instants qu’il parcourt.

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« Dans ton pays » ou « un poème retrouvé »

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(photographie M Arcens)

Dans ton pays

« …avançant le bras, on peut toucher parfois, dans la distance entre deux êtres, un instant du rêve de l’autre, qui va sans fin. » (Yves Bonnefoy. « Ce qui fut sans lumière »)

 

Les nuages passaient au loin, aux confins de la plaine. D’autres s’attardaient au bord de la mer.

Quand elle était accueillante ou lorsque que la tempête approchait.

Il y avait des maisons sur les collines et quelques villages se cachaient encore au creux des heures et des forêts.

La ville, elle, était incessante.

A l’heure de midi le vent s’agitât dans les arbres.

Dans la fulgurance fugitive de l’instant soudain surgit l’éclair.

La paix avait gagné et l’été ne pourrait plus jamais s’effondrer.

Le temps s’immobilisait enfin.

(M.A. mai 2009)

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(photographie M Arcens)

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(photographie M Arcens)

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(photographie M Arcens)

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(Yves Bonnefoy)

Selon le poète et traducteur Yves Bonnefoy « la poésie n’est pas identifiable à une vérité formulable; c’est rechercher le contact avec ce que la vie a d’immédiat… »

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Pierre Alechinsky a souvent illustré les poésies d’Yves Bonnefoy.

Il écrit un jour:

« J’aurais compris davantage ou encore moins, ou rien comme dans la plupart des rêves. »

On peut aussi écouter l’une des oeuvres de la musique d’aujourd’hui parmi les plus réussies: « L’homme de fumée » de Pascal Dusapin.

Cet opéra est l’une des plus belles « résonnances » de la poésie de notre temps.

C’est en cliquant sur le lien ci-dessous et en tout cas, sur le site musicme.

 http://www.musicme.com/Alain-Altinoglu/albums/Perela-L%27homme-De-Fumee-(Integrale)-0822186821688.html



Les chansons et la musique de Céline (Louis-Ferdinand)

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 « Là-bas, tout au loin, c’était la mer. Mais j’avais plus rien à imaginer moi sur elle la mer à présent. J’avais autre chose à faire. J’avais beau essayer de me perdre pour ne plus me retrouver devant ma vie, je la retrouvais partout simplement. Je revenais sur moi-même. Mon trimbalage à moi, il était bien fini. A d’autres!…Le monde était refermé! Au bout qu’on était arrivés nous autres!…Comme à la fête!… »

(Voyage au bout de la nuit)

A propos des romans de Louis-Ferdinand Céline, Paul Chambrillon souligne que « son oeuvre…est un plaidoyer incessant pour les rythmes profonds du langage, formulé à travers le sien, le savoureux parler parisien des petites gens. »

Et Céline lui-même dit qu’il faut déplacer très légèrement le sens des mots, des phrases. En tournant autour de l’émotion. Au commencement n’est pas le verbe mais l’émotion. Le travail de styliste est très difficile, dit-il encore.

(in « Céline vous parle »).

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Céline dit aussi : « J’aurais voulu être musicien; le langage musical est évidemment plus émotif. »

Il y a, oui, dans le style de Céline (lui qui faisait du style l’un des principes d’une civilisation), au commencement, au fondement même de son style, non pas une musique, mais la musicalité des mots, la musique des mots: les mots comme musique.

Peut-être est-ce pour cette raison que Céline chantait.

On peut entendre, à volonté, Céline chanter. Puisqu’il existe deux chansons où l’on peut aujourd’hui encore, grâce aux enregistrements, l’écouter.

Ces deux chansons il les a écrites.Paroles et musique. Enfin, musique dictée à Jean Nocetti. C’est Céline qui le dit. Il faut bien sûr le croire. 

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Ces deux chansons on les trouve dans le double CD édité en 2000 par Paul Chambrillon, cité plus haut, pour l’excellent catalogue (toutes musiques et tous documents sonores de toutes sortes confondues) de Frémeaux et associés et intitulé « Anthologie Céline ».

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 Mais surtout il faut entendre Céline.

Cela a plusieurs sens. Et il y a plusieurs façon d’entendre Céline.

Il y a ces deux chansons. Pour l’anecdote. Ou un peu plus…Elles ont pour titre, l’une « A noeud coulant », l’autre « Règlement ». (C’est sans doute Aimable qui joue de l’accordéon en « re-recording ».)

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Il y a aussi, dans cette « anthologie », quatre propos de Céline. Quatre fois on entend Céline. On l’entend parler de l’écriture, de la littérature, de la vie et de la mort. Avec son génie singulier. Lui qui écrit pour être vendu mais « en se foutant du lecteur. Il faut qu’il l’avale… », dit-il, provocateur.

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(le manuscrit du « Voyage »)

On entend donc Céline dans ce double CD dans un « entretien inédit » et dans trois autres entretiens dont l’un s’intitule « Céline vous parle »; dans les autres donc, il est interrogé par Albert Zbiden et Louis Pauwels.

Il y a ce que dit Céline. Mais il y a aussi la façon dont il le dit. Le son de sa voix, sa tonalité, sa façon de rythmer la phrase. Sa « musique ».

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Et puis, il y a des extraits du « Voyage » ou de « Mort à crédit » qui sont interprétés par Michel Simon, par Arletty ou par Pierre Brasseur.

Il y a dans ces enregistrements à la fois la voix de ces acteurs et celle de Céline: de sa langue et de sa poésie. Qui sont, sans doute la même chose.

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(Arletty et Louis-Ferdinand Céline)

Avec Arletty par exemple (dont on découvrira à nouveau le talent, bien au-delà de celui de « L’hôtel du Nord ») c’est Louis-Ferdinand Céline que l’on entend.

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Mais cela est vrai aussi de Michel Simon et de Pierre Brasseur.

Pleinement. Pas seulement parce qu’ils sont tous trois de formidables « interprètes ». Mais surtout, plus essentiellement, parce que Céline est poète, musicien: écrivain.

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(Michel Simon, Arletty et L-F Céline)

Parce que la langue de Céline est sonore.

Parce qu’elle vient de la vie vivante, de la vie telle qu’elle se vit et telle qu’elle s’exprime elle-même.

Dans ce qu’on appelle « la trivialité » en regardant cela avec un certain dédain. Trop souvent. Et que Céline affronte, exprime, de front, brutalement. Comme s’il ne pouvait en être autrement: et il ne peut en être autrement!

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C’est bien de la vie dans son immédiateté qu’il s’agit!

Céline le dit assez!

La vie est là; elle est « mauvaise », malade », « mensongère », comme le souligne Anne Henry dans son remarquable « Céline écrivain » (éditions de L’Harmattan).

Mais elle est là.

Dans les livres de Louis-Ferdinand Céline. Elle est là!

Et qui, alors, ne saurait lire la « préface » à « Guignol’s band I »?

Écoutons un peu:

« …Essayez donc! Chie pas juste qui veut! Ça serait trop commode!

… Tant mieux pour les autres de livres!… Mais moi n’est-ce pas je peux pas les lire… Je les trouve en projets, pas écrits, morts-nés, ni faits ni à faire, la vie qui manque.. »

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Pour dire cette vie, il faut écrire. Il faut faire des « variations » comme il le dit lui-même.

Mais, pour faire des variations, il faut connaître « l’art », la rhétorique, comme celle qu’Auguste Destouches, son grand-père enseignait au Havre au milieu du XIX° siècle.

« C’est mon ancêtre! Si je la connais un peu la langue et pas d’hier comme tant et tant! Je le dis tout de suite dans les finesses!

Mon grand-père Auguste est d’avis. Il me le dit de là-haut, il me l’insuffle, du ciel au fond…

« Enfant, pas de phrases!… »

Il sait ce qu’il faut pour que ça tourne. Je fais tourner!

Le Jazz a renversé la valse. L’Impressionnisme a tué le « faux-jour », vous écrirez « télégraphique » ou vous écrirez plus du tout! »

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(Lucette Almanzor en 1936)

Et encore dans la même introduction à « Guignol’s band », introduction à toute littérature d’aujourd’hui:

« A vous de comprendre! Emouvez-vous! »

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(A Meudon, avec Lucette)



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