L’amour caché ou le retour d’Orphée

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C’était un mystère. Ca l’est sans doute encore aujourd’hui, sous le soleil ou sous le ciel bas.

Le mystère d’Orphée c’est celui de son retour du Léthè, tenant la main d’Eurydice qui le suit.

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Les amants reviennent à la lumière.

Mais Orphée n’ignore rien de ce que la lumière montre. Il sait que la lumière dévoile bien des choses. Il sait que pour ce faire, la lumière doit anéantir tout ce qui se dissimule. Il sait que la lumière peut détruire ce qui, pour être, ne doit pas se montrer. Orphée sait, mieux que tout autre, peut-être parce qu’il a « inventé » la musique, que ce qui est invisible ne doit pas se soumettre aux lois de la lumière.

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Orphée et Eurydice sont amants. La mort semble les avoir séparés.

Mais Orphée retrouve Eurydice.

Eurydice est vivante, avec Orphée, en lui, grâce à lui.

Eurydice est toujours vivante.

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La menace est claire cependant : si Orphée regarde Eurydice, elle retournera au Léthè.

Orphée a compris. Au cours de son voyage, du voyage de retour des enfers, il sait désormais que contre toute apparence, contre la menace, contre le sens du commun des mortels il doit se retourner et regarder son amour.

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Car son amour doit être caché, il doit demeurer invisible.

Orphée dit : « Seul ce qui ne se voit pas, est. »

La présence d’Eurydice est bien plus intense et elle n’est réelle que dans cette mesure où, aux yeux des mortels, aux regards apeurés de ceux qui craignent la mort, elle, Eurydice, n’est plus de ce monde.

 

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L’amour d’Orphée et celui d’Eurydice n’est pas de ce monde. Il n’est pas dans la lumière qui éclaire les choses. Il est caché dans le cœur des amants. Il ne faut pas que les vivants le voient pour qu’il soit cet amour éternel qu’Orphée et Eurydice se portent depuis toujours. il est comme un secret : un mystère.

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L’amour ne peut cesser, sauf à se réaliser dans la lumière des choses, c’est pourquoi Orphée n’a pas hésité, il s’est retourné pour voir Eurydice pour la première fois, pour l’emporter avec lui, pour ne plus la quitter, pour lui donner sa vie et partager la sienne.

Seuls les amants ont ce pouvoir. Parce que leur amour, l’amour, est impossible.untitled1.bmp

Parce que c’est seulement ainsi, parce qu’il est impossible que l’amour est infini, absolu, indestructible.

Mais ce « mystère », souvent nous ne le voyons pas…

Et qui oserait penser qu’Orphée serait assez sot ou qu’alors il serait étourdi, au point de se retourner, comme cela, sans en avoir la volonté ?

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C’est parce que l’amour le guide qu’Orphée veut revoir Eurydice, non pour la dernière fois, mais pour toujours.

Les amants sont toujours vivants sous le regard des dieux.

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La vérité sur Eros

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Que savons-nous d’Eros ?

Nous croyons savoir beaucoup de choses à propos de cette figure des dieux grecs, de ce qu’elle semble symboliser, signifier peut-être seulement.

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Parce que toutes et tous nous aimons…

Parce que si nous croyons ne pas aimer, eh bien nous nous trompons…

C’est cela que nous dit Eros.

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Eros n’est pas ce petit ange impudique que nous voyons souvent dans des représentations antiques ou dans des peintures classiques.

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Eros est un dieu primordial : celui qui créa le monde.

Le désir, l’amour, la « volonté » aussi, sont la vie, l’origine de tout, de tout ce qui est.

Mais l’amour ne se voit pas.

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Il est invisible.

On dit souvent qu’Eros est aveugle.

S’il se voit, si on le voit, alors il peut ne pas survenir.

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Si les fiançailles de Johannes et Cordelia se transforment en mariage, leur amour ne sera pas aussi intense. Søren rompt son lien avec Régine. (1) 

De même, la représentation d’Eros le fait fuir : il faut qu’il se dérobe à notre regard. Il se dérobe toujours. Eros est pudique. C’est pourquoi il va nu. Il n’a pas à se cacher : nous ne devons pas le voir.

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Sa nudité, contrairement à nos préjugés, le protège. Comme elle nous protège. Nous pensons l’inverse. A tort.

Il arrive que l’imagination nous le révèle  et nous avons alors, mystérieusement, souvent besoin d’elle.

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Parfois nous avons besoin d’images  pour aimer Eros lui-même, ce dieu dont les plus vieilles « légendes » disent qu’il a deux sexes.

Nous ne savons pas s’il avait les deux sexes ou deux sexes identiques.

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Mais Eros est un ange et comme eux il est doublement sexué.

Ce qui, en passant, met fin ici à une ancienne et archaïque querelle. 

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Eros, comme principe, comme élan primordial, est partout.

L’amour est incessant.

Un amour qui fut est un amour qui est.

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Aucune séparation n’est totalement possible.

L’amour rime avec toujours.

On n’échappe pas à ses flèches, Médée elle-même fut atteinte, en plein coeur, dit le mythe.

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Une partie de l’histoire, des histoires nombreuses et parfois entremêlées des dieux grecs, s’explique par là.

Parce que c’est ainsi que les amours se superposent. Puisque ils ne s’effacent jamais.

La vérité sur Eros c’est qu’il est la vie, qu’elle ne cesse pas, qu’on ne la voit pas davantage que l’amour lui-même.

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La vérité sur Eros c’est qu’il est partout et qu’il est secret, qu’il est impossible.

C’est seulement parce qu’il est secret, tu, caché, inimaginable, invisible donc, qu’Eros est possible.

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Et cette invisibilité est l’origine même de tout, jusqu’à notre existence.

Il est notre existence même.

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(1)    Le livre le plus érotique de toute la littérature « contemporaine » n’est ni l’œuvre de Sade, ni celle de Pauline Réage, même pas celle de Georges Bataille, il s’agit du « Journal du séducteur » de Søren Kierkegaard  (on peut lire à ce sujet l’un des tous premiers articles, chronologiquement parlant, de ce blog)

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« Et puis, un jour, nous perdons pied » (Miguel de Azambuja avec Rimbaud, Walter Benjamin et quelques autres)

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Il faut lever les yeux.

Il faut regarder au loin

Il faut rêver.

Il faut perdre pied, danser, s’envoler.

Pour voir le monde tel qu’il est vraiment, pour voir la vie.

Le philosophe Walter Benjamin écrit un soir:

« C’est là une des sources de la poésie. Quand un homme, un animal ou un être inanimé, investi de ce pouvoir par le poète, lève les yeux, c’est pour regarder au loin; ainsi éveillé, le regard de la nature rêve et entraîne le poète dans sa rêverie. »

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Cela se trouve dans ses essais sous le titre « Sur quelques thèmes baudelairiens ».

C’est une référence que l’on déniche, au détour, dans un livre qui vient d’être publié dans la collection « Traces. Connaissance de l’inconscient » aux éditions Gallimard. L’auteur est le psychanalyste Miguel de Azambuja.

Miguel de Azambuja est originaire du Pérou. Il écrit dans la revue « Penser/Rêver ».

« Et puis, un jour, nous perdons pied » est le titre de ce livre.

Il y a, sans doute, bien des raisons et bien des façons de « perdre pied ».

Les pyschanalystes le savent. Mais chacun d’entre-nous tout autant, mais chacun d’entre-nous à notre manière.

Ce qui fait notre vie, une part de notre vie…

Exceptons les pertes pathologiques. Ce que fait souvent Miguel de Azambuja.

Il s’avère fertile de suivre quelques unes des voies qu’il explore ici.

I * Le deuil

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« Tout chagrin, toute douleur liée à la perte d’un être cher, n’a-t-il pas quelque chose d’inconsolable, d’inachevé, d’erratique? »

Ce dernier mot Azambuja l’emprunte explicitement à Roland Barthes (« Journal de deuil » éditions du Seuil).

Le deuil ne s’efface pas avec le temps, la perte demeure. Et ainsi l’être disparu n’est pas tout à fait disparu. Il revient sans cesse, peut-être comme Eurydice et comme le mythe d’Orphée le disent.

II *Le souvenir

« …Barthes parle de temps immobile, c’est le téléscopage des temps (dans la photographie) qui donne cette impression, ce « loin », « le souvenir qui est toujours maintenant » (selon l’expression cette fois d’un autre psychanalyste, Michel Gribinski dans « Le trouble de la réalité » éditions Gallimard).

Le souvenir est un « maintenant », pas un passé. C’est ce qu’Orphée aussi nous raconte.

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Le souvenir est un présent. Je me souviens, donc je suis. Cela pourrait être une formulation. Sans s’attarder car pas exactement conforme. Il faudrait à tout le moins éviter la « conséquence », le « donc ».

Azambuja fait référence à « La vipère » le film de William Wyler avec Bette Davis.

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« - La fille parle à un moment de « poudre de riz ».

- Toute ma petite enfance me revient. Maman. La poudre de riz. Tout est là, présent. Je suis là.

- Le Moi ne vieillit pas. (Je suis aussi « frais » que du temps de la poudre de riz) »

Autrement dit c’est à peu près Marcel Proust.

Le Moi, le « je suis », n’est que du présent. Il n’est que présence. Présence à soi.

III *Le temps passé, le temps présent

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A propos d’ »Intervista » le film de Fellini, Azambuja dit ceci:

« Chez Marcello (Mastroianni) et Anita (Ekberg, longtemps après « La dolce vita », donc) je ne trouve pas de nostalgie. Ils sont émus et regardent leur passé dans leur présent…Ils ont leurs rêves et leurs vies, et ils arrivent à faire vivre les uns avec les autres. »

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La vie se nourrit des rêves, du passé, des souvenirs qui sont du présent, qui « reviennent » toujours. Voici pourquoi il peut y avoir des fantômes. Les fantômes ne sont pas des figures du passé, ils ne sont pas morts, disparus.

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Il y a une présence constante de ce qui est perdu mais ne l’est jamais tout à fait. Aucune séparation, comme aucune disparition n’est parfaite.

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Il y a un « temps mêlé » (l’expression est de Jean-Baptiste Pontalis dans une préface à « Le délire et les rêves… » de Freud) « où le passé et le présent s’entremêlent ».

IV *Le rêve

Et aussi: « …quand le rêve habille le monde, il n’est plus un rêve et le monde n’est plus le monde mais leur étrange mélange. »

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Comme ces « figures » de Botticelli selon Azambuja en référence à Aby Warburg:

« …ils viennent juste de sortir d’un rêve pour s’éveiller à la conscience du monde extérieur. »

Et Walter Benjamin à nouveau:

« …il y a dans le rêve une zone bien précise où commence l’aube. » (« Esquisses sur Kafka » in « Rêves » éditions Le Promeneur)

L’aube commence dans le rêve. Le « réel » ainsi advient par le rêve.

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V *L’art e(s)t la vie

C’est Azambuja qui parle:

« …les productions artistiques sont des restes nocturnes: c’est la transformation d’une matière qui puise ses sources dans notre vie nocturne et qui va se loger à la lumière du jour. Réussir à faire migrer le rêve vers la vie, c’est cela, l’oeuvre d’art. C’est le lieu où nos restes nocturnes transformés, ont trouvé résidence. Toute la complexité consiste à maintenir vivant ce reste nocturne de telle sorte qu’il puisse nous toucher, et, en même temps, à lui proposer une forme qui le circonscrit et le délivre. »

Mais alors, allons au bout. En tout cas, à peine un peu plus loin.

La vie vit du rêve, elle est vie comme oeuvre d’art et comme rêve.

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C’est le rêve qui donne réalité et non qui s’y oppose.

Tout cela n’est possible, tout cela est ainsi parce que la vie comme le rêve sont d’abord autres choses qu’un monde comme représentation, comme extériorité et comme objet. (Même et peut-être surtout si nous sommes fascinés, aveuglés devrait-on dire sans doute, par les images de ce monde, par ce « monde/image ».)

VI *A Rimbaud ou la danse, le tremblement, les nouveaux chemins…

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Un « geste libre » dit Miguel de Azambuja c’est Rimbaud dans les « Illuminations » et le poème intitulé « A une raison »:

« Ta tête se détourne, le nouvel amour! Ta tête se retourne, – le nouvel amour! »

Du monde quotidien, par un geste poétique, donc libre, libre et poétique, Rimbaud nous conduit au monde amoureux.

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C’est le même geste, le même mouvement qu’il y a dans la danse. Ce que Miguel de Azambuja note comme son pouvoir de nous faire nous échapper des lois physiques.

C’est ce que dit aussi Jean-Baptiste Pontalis dans une autre référence que l’on trouve dans ce livre.

Pontalis écrit dans « Fenêtres » (éditions Gallimard) que « le pied ferme » nous empêche de décoller… de participer au mouvement de la vie, il nous conduit à « être à jamais séparé des sources de la vie ».

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C’est la même chose que dit un peu plus loin dans « Et puis, un jour,… » Azambuja:

« …le tremblement c’est la vie et sa perturbation. »

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L’équilibre est difficile à trouver. Le danseur le sait.

Mais on ne peut vivre sans « tremblement », sans bond, sans pouvoir sauter, sans frôler le vide et le précipice, sans vertige, sans équilibre incertain, sans incertitude.

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La vie va sur des chemins à inventer.

La vie n’est pas dans les chemins déjà tracés.

La vie est une surprise.

 



L’enfance de Dionysos

« L’enfant ne peut pas vivre

sans rien briser… » 

(Friedrich Nietzsche « Sur l’eau » in « Derniers fragments » automne 1888 Gallimard/Poésie)

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(« L’enfance de Dionysos » par Martial Raysse)

Zeus, avec la fascinante Sémélé, a une aventure cachée.

Si secrète qu’il ne se montre même pas à elle à visage découvert.

Sémélé est la fille de Cadmos, roi de Thèbes. Sa mère se nomme Harmonie.

Elle a aussi pour nom Séléné. Elle est l’une des « figures » de Séléné, l’un de ses masques. Et elle est la lune qui désigne la femme, la déesse, la mère, l’amante, celle qui porte les enfants et donc, la constance, l’amour.

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(photographie Jean Albert)

L’épouse « légitime » de Zeus, Héra est jalouse.

Déguisée en vieille voisine, elle va voir Sémélé et elle lui dit:

« Ton amant mystérieux se moque de toi. Il ne peut continuer à te cacher son visage. Dis-lui de se montrer enfin tel qu’il est… »

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En se montrant, Zeus frappe Sémélé de sa lumière: il la foudroie.

Elle porte Dionysos, leur fils, en son sein depuis six mois.

Hermès le vigilant, sauve Dionysos.

Il le « coud » dans la « cuisse » de Zeus. Trois mois plus tard, Dionysos vient au monde.

Il s’appelle aussi « Le deux fois né » ou encore « Le fils de la double porte ».

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Mais Héra le poursuit de sa haine.

Elle demande aux Titans de s’emparer du nouveau-né. Ils l’aperçoivent. Sa tête est couverte de cornes et entourée de serpents.

Il leur faut tout leur courage et toute leur force pour le mettre en pièce et le brûler dans un chaudron.

Là où le sang de l’enfant s’est répandu sur le sol, soudain jaillit un grenadier.

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Rhéa, sa grand-mère, soeur des Titans, vient pour le sauver. Comme elle a déjà sauvé par sa ruse, Zeus le propre père de Dionysos, de son mari Cronos qui dévorait tous leurs enfants.

Dionysos est confié à Athamos, roi d’Orchomène et à son épouse la reine Ino, la soeur de Sémélé.

Il est élevé dans le quartier des filles; « dans l’obscurité » disaient les Grecs. Achille aussi sera élevé dans le quartier des filles.

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Ino s’appelle aussi Leucothéa. Elle est « la déesse blanche ». Elle est celle « qui rend vigoureux ». C’est la figure de la déesse à qui on rend encore un culte ithyphallique. Au temps des semailles on lui sacrifie un jeune garçon.

Dionysos est déguisé en fille: le rite ancien, désormais est « brisé. »

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(« Le sacre du printemps », ballet A Preljocaj)

Mais Héra se venge.

Dionysos fuit jusque sur le mont Hélicon. Les nymphes qui l’habitent s’occupent de lui. Elles le nourrissent de miel et de leurs douceurs.

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Plus tard, récompensées par Zeus, le soir dans le ciel, elles sont les Hyades. En désolation, elles pleurent les larmes de leur corps: elles sont les « faiseuses de la pluie ».

Elles s’appellent aussi « Les hautes », « Les passionnées », « Les rugissantes », « Les furies ».

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(La constellation des Hyades)

En dépit de son allure efféminée, lorsque Dionysos atteint l’âge adulte, Héra le reconnaît enfin comme le fils de Zeus.

Elle le condamne à parcourir le monde. En toutes parts.

Partout dans le monde, Dionysos est chez lui. Il est le premier « universel ». Le monde est à lui; il est comme le monde.

Il est accompagné de Silène, son précepteur. Il est accompagné aussi d’une armée de Satyres et de Ménades. Ils sont « déchaînés. »

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Sur le mont Nysa, en Libye, Dionysos invente le vin.

Il n’y aura plus jamais de culte et de rite proclamé sans qu’il y ait du vin. Et de l’ivresse…

Si le royaume de Dionysos est total, c’est qu’il a « brisé » les anciens cultes. Il a transformé le monde.

Il est lui-même celui qui se transforme. Il se transforme tout en restant identique à soi. Parce qu’il demeure ce qu’il est.

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Dionysos est né en hiver sous la forme d’un serpent dont il est couronné. Il devient un lion au printemps et un taureau au milieu de l’été. Ce sont les trois âges de l’année. Ce sont aussi les trois âges de la vie. Ils sont parfois simultanés.

Sous ses différentes « formes », ses différentes « personnae », Dionysos est le même. Il est toujours affirmation de lui-même, affirmation de soi. Il ne fait pas comme son père, il ne se dissimule pas.

« Dionysos est l’affirmation pure et multiple, la vraie affirmation, la volonté affirmative » (Gilles Deleuze in « Le mystère d’Ariane » Le Magazine Littéraire n°298 avril 1992 « Les vies de Nietzsche »)

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C’est comme dieu de la vie que Dionysos apparaît. Les Satyres et Ménades ne sont qu’un autre « masque » de la vie que manifeste le dieu lui-même.

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(photographie Jean Barak)

Il est le dieu de la vie qui est volonté, volonté de soi, d’être soi.

Dionysos c’est la vie qui se veut elle-même, qui se répète sans cesse, éternel retour à soi-même, à chaque instant, à chaque éternité.

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C’est ainsi que Dionysos est le dieu de la plénitude.

« La plénitude n’est pas un état, elle est le parvenir en soi de ce qui ne cesse de parvenir en soi et, de cette façon, d’être ce qu’il est. » (Michel Henry « Les dieux naissent et meurent ensemble » in « Généalogie de la psychanalyse » PUF éditeur)

Dionysos est un enfant. Il le demeure. Il demeure lui-même dans sa plénitude. Comme le fait l’enfant.

Dionysos est le dieu de la vie et le dieu du désir. Dionysos est le désir de la vie et de la vie qui se désire comme vie, toujours, pleinement.

« Pour adhérer à soi, l’être n’est que le désir de soi; désir de soi, il n’est que pure adhésion à soi. » (Michel Henry op.cit.)

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(Ballet A Preljocaj)

Plus tard, Dionysos n’est plus un enfant, si l’on mesure le temps comme il s’écoulerait.

Il voit Ariane et, en un instant, il est amoureux.

C’est « un coup de foudre ». Comme l’éclair de Zeus, son père!

En janvier 1882, à Gênes, pour saluer la nouvelle année, Friedrich Nietzsche s’exclame:

« Amor fati: que ceci soit désormais mon amour!… Je veux à partir d’un moment quelconque n’être plus que pure adhésion. » (« Le gai savoir » éditions Gallimard)

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(Ballet A Preljocaj)

Comme l’enfant, Dionysos est pure adhésion. Avec Ariane il est lui-même. Ils dansent. Le labyrinthe n’est plus le chemin où l’on se perd. Il est la vie. Dionsyos et Ariane en sont les enfants.

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