L’enfance de Dionysos

« L’enfant ne peut pas vivre

sans rien briser… » 

(Friedrich Nietzsche « Sur l’eau » in « Derniers fragments » automne 1888 Gallimard/Poésie)

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(« L’enfance de Dionysos » par Martial Raysse)

Zeus, avec la fascinante Sémélé, a une aventure cachée.

Si secrète qu’il ne se montre même pas à elle à visage découvert.

Sémélé est la fille de Cadmos, roi de Thèbes. Sa mère se nomme Harmonie.

Elle a aussi pour nom Séléné. Elle est l’une des « figures » de Séléné, l’un de ses masques. Et elle est la lune qui désigne la femme, la déesse, la mère, l’amante, celle qui porte les enfants et donc, la constance, l’amour.

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(photographie Jean Albert)

L’épouse « légitime » de Zeus, Héra est jalouse.

Déguisée en vieille voisine, elle va voir Sémélé et elle lui dit:

« Ton amant mystérieux se moque de toi. Il ne peut continuer à te cacher son visage. Dis-lui de se montrer enfin tel qu’il est… »

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En se montrant, Zeus frappe Sémélé de sa lumière: il la foudroie.

Elle porte Dionysos, leur fils, en son sein depuis six mois.

Hermès le vigilant, sauve Dionysos.

Il le « coud » dans la « cuisse » de Zeus. Trois mois plus tard, Dionysos vient au monde.

Il s’appelle aussi « Le deux fois né » ou encore « Le fils de la double porte ».

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Mais Héra le poursuit de sa haine.

Elle demande aux Titans de s’emparer du nouveau-né. Ils l’aperçoivent. Sa tête est couverte de cornes et entourée de serpents.

Il leur faut tout leur courage et toute leur force pour le mettre en pièce et le brûler dans un chaudron.

Là où le sang de l’enfant s’est répandu sur le sol, soudain jaillit un grenadier.

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Rhéa, sa grand-mère, soeur des Titans, vient pour le sauver. Comme elle a déjà sauvé par sa ruse, Zeus le propre père de Dionysos, de son mari Cronos qui dévorait tous leurs enfants.

Dionysos est confié à Athamos, roi d’Orchomène et à son épouse la reine Ino, la soeur de Sémélé.

Il est élevé dans le quartier des filles; « dans l’obscurité » disaient les Grecs. Achille aussi sera élevé dans le quartier des filles.

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Ino s’appelle aussi Leucothéa. Elle est « la déesse blanche ». Elle est celle « qui rend vigoureux ». C’est la figure de la déesse à qui on rend encore un culte ithyphallique. Au temps des semailles on lui sacrifie un jeune garçon.

Dionysos est déguisé en fille: le rite ancien, désormais est « brisé. »

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(« Le sacre du printemps », ballet A Preljocaj)

Mais Héra se venge.

Dionysos fuit jusque sur le mont Hélicon. Les nymphes qui l’habitent s’occupent de lui. Elles le nourrissent de miel et de leurs douceurs.

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Plus tard, récompensées par Zeus, le soir dans le ciel, elles sont les Hyades. En désolation, elles pleurent les larmes de leur corps: elles sont les « faiseuses de la pluie ».

Elles s’appellent aussi « Les hautes », « Les passionnées », « Les rugissantes », « Les furies ».

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(La constellation des Hyades)

En dépit de son allure efféminée, lorsque Dionysos atteint l’âge adulte, Héra le reconnaît enfin comme le fils de Zeus.

Elle le condamne à parcourir le monde. En toutes parts.

Partout dans le monde, Dionysos est chez lui. Il est le premier « universel ». Le monde est à lui; il est comme le monde.

Il est accompagné de Silène, son précepteur. Il est accompagné aussi d’une armée de Satyres et de Ménades. Ils sont « déchaînés. »

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Sur le mont Nysa, en Libye, Dionysos invente le vin.

Il n’y aura plus jamais de culte et de rite proclamé sans qu’il y ait du vin. Et de l’ivresse…

Si le royaume de Dionysos est total, c’est qu’il a « brisé » les anciens cultes. Il a transformé le monde.

Il est lui-même celui qui se transforme. Il se transforme tout en restant identique à soi. Parce qu’il demeure ce qu’il est.

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Dionysos est né en hiver sous la forme d’un serpent dont il est couronné. Il devient un lion au printemps et un taureau au milieu de l’été. Ce sont les trois âges de l’année. Ce sont aussi les trois âges de la vie. Ils sont parfois simultanés.

Sous ses différentes « formes », ses différentes « personnae », Dionysos est le même. Il est toujours affirmation de lui-même, affirmation de soi. Il ne fait pas comme son père, il ne se dissimule pas.

« Dionysos est l’affirmation pure et multiple, la vraie affirmation, la volonté affirmative » (Gilles Deleuze in « Le mystère d’Ariane » Le Magazine Littéraire n°298 avril 1992 « Les vies de Nietzsche »)

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C’est comme dieu de la vie que Dionysos apparaît. Les Satyres et Ménades ne sont qu’un autre « masque » de la vie que manifeste le dieu lui-même.

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(photographie Jean Barak)

Il est le dieu de la vie qui est volonté, volonté de soi, d’être soi.

Dionysos c’est la vie qui se veut elle-même, qui se répète sans cesse, éternel retour à soi-même, à chaque instant, à chaque éternité.

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C’est ainsi que Dionysos est le dieu de la plénitude.

« La plénitude n’est pas un état, elle est le parvenir en soi de ce qui ne cesse de parvenir en soi et, de cette façon, d’être ce qu’il est. » (Michel Henry « Les dieux naissent et meurent ensemble » in « Généalogie de la psychanalyse » PUF éditeur)

Dionysos est un enfant. Il le demeure. Il demeure lui-même dans sa plénitude. Comme le fait l’enfant.

Dionysos est le dieu de la vie et le dieu du désir. Dionysos est le désir de la vie et de la vie qui se désire comme vie, toujours, pleinement.

« Pour adhérer à soi, l’être n’est que le désir de soi; désir de soi, il n’est que pure adhésion à soi. » (Michel Henry op.cit.)

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(Ballet A Preljocaj)

Plus tard, Dionysos n’est plus un enfant, si l’on mesure le temps comme il s’écoulerait.

Il voit Ariane et, en un instant, il est amoureux.

C’est « un coup de foudre ». Comme l’éclair de Zeus, son père!

En janvier 1882, à Gênes, pour saluer la nouvelle année, Friedrich Nietzsche s’exclame:

« Amor fati: que ceci soit désormais mon amour!… Je veux à partir d’un moment quelconque n’être plus que pure adhésion. » (« Le gai savoir » éditions Gallimard)

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(Ballet A Preljocaj)

Comme l’enfant, Dionysos est pure adhésion. Avec Ariane il est lui-même. Ils dansent. Le labyrinthe n’est plus le chemin où l’on se perd. Il est la vie. Dionsyos et Ariane en sont les enfants.

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Icare, oubli et mémoire d’un mythe

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 Prologue

« Le vol d’Icare » est un roman de Raymond Queneau.

Mais « Zazie » et son métro ont sans doute étouffé, effacé Icare.

Icare n’est pas un personnage de roman en quête d’un auteur. Icare est, chez Queneau, ce personnage qui s’est échappé du roman, qui s’est envolé.

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Et que son auteur peine, même avec l’aide d’un détective, à retrouver.

Icare est ainsi le sujet d’une métaphore de la création. De la difficulté à inventer un monde, une fiction. Ou bien à imaginer une réalité: tout autant.

On s’intéressera ici, comme sous forme d’une « plaisanterie », d’un divertissement en tout cas, au mythe perdu et oublié d’Icare.

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Cette démarche peut sembler paradoxale: tout le monde connaît plus ou moins le mythe d’Icare. Et l’on sait bien qu’il veut nous apprendre qu’il ne faut pas surestimer ses forces, son savoir, qu’il ne faut pas pécher par orgueil, prétention, qu’il faut rester modeste et peut-être « à sa place ». C’est la version « morale » et quelque peu restreinte du mythe. Ramené à une « sentence ».

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Car nous sommes oublieux des mythes. Ils ont été recouverts par des fables (par d’autres mythes fabriqués pour dissimuler les premiers), par la science et ses applications techniques, par les illusions du « retour aux sources ». Et autres fariboles. Car ça n’est peut-être pas cela que nous dit Icare.

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Voici comment en oubliant les mythes c’est tout simplement l’absence de nous-mêmes que nous avons forgée, que nous ne cessons de fabriquer. Comme si les croyances d’aujourd’hui étaient à la fois la conséquence d’un oubli et la condition de celui-ci. Nous voici sans mémoire. Ou si peu…

Qui sait si les quelques lignes qui suivent nous en disent plus sur Icare, sur le mythe d’Icare que ce que nous savons déjà?

Qui sait si elles contiennent un peu plus de précisions sur la place de cette « histoire » dans la culture grecque?

Cela nous dira, à tout le moins, que ce que nous pensons, ce avec quoi nous pensons parfois, n’est peut-être pas aussi évident que nous le croyons.

Et aussi qu’à tenter de cheminer au coeur d’autres mondes, de mondes et de cultures qui s’estompent mais qui sont aussi proches de nous, si proches que nous nous les cachons souvent, nous pouvons voir notre présent autrement.

 

Le retour du mythe

La puissance du soleil s’avère invincible. Icare y succombe. Lui aussi oublie les mythes: à cause de cela il périt.

Au même moment Dedale réussit son évasion du labyrinthe qu’il a lui-même construit.

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(chorégraphie Blanca Li)

Icare (comme, on l’a vu il y a peu, Sisyphe) symbolise ceux qui veulent sans doute restaurer des cultes anciens à la déesse-lune. Et ainsi à la lignée matriarcale. En tout cas à la puissance féminine. A la féminité comme pouvoir. Comme pouvoir c’est-à-dire comme signe de la continuité, de la pérennité. 

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(chorégraphie Blanca Li)

Contre la science et la technique de son père Dedale, Icare est celui qui incarne la science des rêves.

Au Printemps dans les temps archaïques, tout autour de la Méditerranée, on exécute une danse érotique, la danse de la perdrix, en l’honneur de la déesse-lune. Les danseurs mâles portent des ailes et boitent. Comme la perdrix quand elle est au sol. La perdrix s’entoure de petits oisillons qui sont perdus et qui ne sont pas à elles. Elle les protège.

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(chorégraphie Blanca Li)

En Palestine, une cérémonie similaire s’appelle alors « Pesach ». C’est notre « Pâques ». Elle a gardé des oiseaux les oeufs et les ailes des carillons.

De même, au Printemps, quand on doit changer de roi, on symbolise la fin du règne par sa mise à mort. On choisit un « substitut ». On le pare d’ailes d’aigle qui manifestent son « pouvoir ». On le jette dans le feu de joie du Printemps.

C’est aujourd’hui la Saint-Jean. Et si l’on saute au-dessus du feu, sans se brûler, ce saut décrit dans l’air de la nuit, un demi-cercle qui déjà, figure la lune.

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La Saint-Jean comme la Pâques sont la continuité de rites lunaires.

Il y a aussi des variantes ou des compléments du mythe.

Qui permettent, non d’en savoir plus sur des époques lointaines mais, peut-être davantage sur notre « aujourd’hui » et sur nous-mêmes. Sur ce que nous faisons, accomplissons, sans le savoir véritablement.

Sur ce que nous sommes.

En ces temps encore « archaïques » on jette parfois dans le feu, le substitut du roi, paré qu’il est de ses plumes d’aigle.

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D’autres fois, on le jette d’une falaise d’où il est censé « s’envoler » avant de chuter -comme Icare- dans la mer.

C’est parfois une jeune fille qui s’envole ainsi un instant.

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(chorégraphie Blanca Li)

D’autres fois enfin, on plante une flèche empoisonnée dans le talon du roi. Tous les rois ont un point faible: leur talon. C’est Oedipe, Achille, presque tous.

Le labyrinthe est un sol en mosaïque. C’est là qu’a lieu la danse sacrée de la perdrix.

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C’est de là que s’envole Icare.

La danse est un envol. La chute est sa fin, son but. Non comme désastre. Mais comme accomplissement. Parce qu’elle doit toujours être recommencée.

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Enfin, Icare dit: « C’est du haut de la falaise que le saut est espoir et réussite. »

Il dit plus tard: « Seuls ceux qui savent renoncent. »

Epilogue

Icare est une part de rêve, jamais atteinte, toujours envolée, toujours s’envolant.

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C’est cette part qui va comme s’échappant que, sans doute, Raymond Queneau a voulu dire.

Cette part de rêve qui fait la fiction et la vérité des mythes.

Qui fait la littérature et aussi le monde.

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Cet article est partiellement inspiré par l’interprétation de Robert Graves in « Les mythes grecs » (éditions Fayard/Tel Gallimard)



Les histoires de Sisyphe/Présence d’Albert Camus

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(le site de Corinthe)

« Affrontés à l’histoire la plus vieille du monde nous sommes les premiers hommes – non pas ceux du déclin comme on le crie dans les journaux mais ceux d’une aurore indécise et différente. » (Albert Camus « Le premier homme » éditions Gallimard)

Le mythe lointain et pourtant présent, présent parce qu’actuel, le mythe de Sisyphe est au coeur de l’oeuvre d’Albert Camus.

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Mais de Sisyphe il y a plusieurs histoires.

Sisyphe qui est un homme, un « mortel », est fils d’un dieu. Celui du vent, Eole. Lui-même est le fils de Poséidon le dieu de la mer. Il se peut, toutefois, que le père de Sisyphe ne soit pas cet Eole-là mais le « père », le fondateur, d’une branche de la nation hellène.

Sisyphe a pour épouse la fille d’un autre dieu, Atlas. Celui-ci porte le ciel (et non la Terre comme on le dit parfois par erreur) sur ses épaules. C’est un châtiment de Zeus. (Mais il y a aussi un autre Atlas, roi de l’Atlantide, qui est si juste et si bon qu’il en fit le plus riche et le plus heureux de tous les royaumes de la Terre.)

L’épouse de Sisyphe s’appelle Méropé. C’est l’une des Pléiades. C’est une soeur d’Electre.

Quand les Pléiades apparaissent dans le ciel, au moi de mai, c’est le printemps qui arrive. Elles guident les navires des hommes. En novembre où elles disparaissent, il faut rentrer au port pour de longs mois.

Méropé est la seule parmi ses soeurs à épouser un mortel. C’est elle qui choisit d’être, dans le ciel, la moins brillante de toutes.

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Sisyphe (autrement dit « le très sage ») est double.

Il est un roi de Corinthe, le fondateur de la ville. Il est le père d’Odysseus. (Aujourd’hui, on dit le plus souvent « Ulysse »). Par Anticlée, la fille du brigand Autolycos.

La richesse de Corinthe c’est celle de la source Piréné que l’on trouve derrière le temple d’Aphrodite. Là où se dressent aujourd’hui les statues de la déesse en armes, du soleil aux rayons hérissés et d’Eros avec son arc bandé.

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(le temple d’Aphrodite à Corinthe)

Sisyphe est aussi ce personnage condamné par les dieux dont il cherchait à dévoiler le secret, à le divulguer. Il prétendait sans doute effacer les dieux de l’esprit des hommes. Pour les rendre à eux-mêmes.

Dans le séjour des enfers Sisyphe pousse une pierre en haut d’une montagne. Au prix d’efforts incroyables. Mais cette pierre redescend sans cesse à son point de départ. 

Sisyphe le très sage, réussit chaque fois à la pousser jusqu’au sommet.

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Ces « histoires » à propos de Sisyphe ont plusieurs sens.

Avant d’en venir à celle du mythe, tel que Camus nous en parle, pensons peut-être à ceci.

En premier lieu, la pierre de l’impiété que pousse sans fin Sisyphe est, à l’origine, une disque solaire et la colline ou la montagne symbolisent la voûte céleste.

Ainsi peut-on dire que l’existence d’un culte solaire à Corinthe est certaine.

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En second lieu, il faut observer que cette pierre, Sisyphe n’a jamais été condamné à la porter jusqu’au sommet.

Ce qui lui est assigné c’est de la faire passer de l’autre côté de la montagne.

Arrivé en haut, il devrait être aisé de faire descendre la pierre du « bon » côté. Mais voilà, ce n’est pas comme cela que ça se passe: la pierre redescend sans fin à son point de départ!

Sisyphe ne peut donc réussir à réaliser avec la pierre cette sorte de courbe qui se dessinerait, du bas de la colline à l’autre, en passant par son acmé.

Cette courbe est peut-être celle qui symbolise le pouvoir de la déesse-mère. (La circularité représentant ainsi la féminité et le pouvoir de celle-ci).

Voici ce que cela pourrait signifier:

Avec d’autres, Sisyphe a voulu ré-instaurer un culte ancien. A de nombreuses reprises il s’y est employé, sans jamais y parvenir.

Décidément, Sisyphe est ce héros qui renvoie les dieux à leur séjour et qui assume celui des hommes. Pour toujours.

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Certains se sont interrogés. Sisyphe aurait-il pu être une femme? S’il en avait été ainsi, aurait-elle réussi là où un homme a échoué? Car il y a de l’éternité dans la femme. Et au moins de la constance et de la fermeté. (Il n’est pas vrai que « femme varie ».)

Dans le ciel, la lune qui est l’un de ses symboles, est visible la nuit mais aussi, souvent, le jour. Le soleil ne se voit jamais la nuit. 

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Sisyphe aussi est constant. Et ce que dit le mythe n’est pas affaire de constance.

Sisyphe est lui-même et ça n’est assurément pas affaire de sexe: la femme et l’homme ont un seul destin et l’un et l’autre l’ont ensemble. Sisyphe « parle » pour les hommes comme pour les femmes.

(Ce pourrait être là la figure de « l’égalité » des sexes) 

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Albert Camus est l’un des plus grands écrivains du XX° siècle et de toute l’histoire de la littérature.

Il est aussi -contrairement à une idée reçue- l’un des plus grands penseurs de notre temps. Ce qui en fait l’un des tous premiers, toutes époques confondues.

Camus est un penseur nietzschéen, existentiel. Il nous parle d’autant plus qu’il parle de lui, de lui seul, de chacun de nous, de notre société.

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Camus est un immense écrivain parce qu’il sait une chose fondamentale concernant la fiction: il n’y a pas de fiction sans pensée.

Il écrit (c’est à propos de « La nausée » de Jean-Paul Sartre):

« Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images. Et dans un bon roman, toute la philosophie est passée dans les images…une oeuvre durable ne peut se passer de pensée profonde. »

Parce qu’il sait qui est Sisyphe, Camus est un philosophe à bien des égards indépassable. Il sait que Sisyphe ne subit pas. Il ne subit ni sa peine ni son destin. Sisyphe est sage.

Camus dit ceci: « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient…il se sait le maître de ses jours…persuadé de l’origine humaine de tout ce qui est humain. »

Sisyphe a vaincu les dieux!

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Pour cela et à cause de cela, Sisyphe est celui qui sait, comme Camus, que ce n’est pas la fin qui aurait le pouvoir de justifier les moyens.

Ils nous disent ensemble (Camus avec le mythe, les mythes de Sisyphe, et toutes les histoires de Sisyphe peuvent sans doute nous faire comprendre cela -enfin!-) :

c’est seulement le chemin qui compte, seulement la façon dont nous assurons nos pas qui nous fait ce que nous sommes.

Nous pouvons affirmer nos convictions, nos croyances et tout ce que nous voulons. Nous pouvons proclamer le but à venir. Seul est décisif, seule a un sens, notre présence, comme notre acte, ici, maintenant.

Demain aussi: mais toujours dans le seul accomplissement.

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Si la fin ne justifie pas les moyens, seuls ceux-ci pourraient peut-être justifier une fin. Et être la fin eux-mêmes. Ainsi parle Camus. A peu près. Mieux sans aucun doute.

Car sa parole est celle d’une présence constante, d’une présence commune.

 Dans « Le mythe de Sisyphe » il nous dit enfin:

« Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi  juge que tout est bien… La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le coeur d’un homme. »



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