Le voyage avec Gauguin: »L’art de jouir » (chapitre I)

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Le 16 septembre 1901, Paul Gauguin arrive à Atunoa sur l’île Marquise d’Hiva Hoa.

Il y construit sa « Maison du jouir ». Il grave ce nom au-dessus de sa porte.

Il écrit:

« Ici, près de ma case, en plein silence, je rêve à des harmonies violentes dont les parfums naturels me grisent… Il ne faut pas conseiller à tout le monde la solitude, car il faut être de force pour la supporter et agir seul. »

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Vingt ans plus tôt, Friedrich Nietzsche écrit « Le Gai Savoir ».

En exergue il dit:

« J’habite ma propre maison, je n’ai jamais imité personne en rien et je me ris de tout maître qui n’a su rien de lui-même. Inscription au-dessus de ma porte ».

Alors qu’il se trouve à Ruta, près de Gênes, Nietzsche écrit  en 1886, la préface au « Gai Savoir » et il ose ces mots:

« Tout ce livre n’est en effet rien qu’un besoin de jouir… le tressaillement de joie des forces récupérées… le sentiment et le pressentiment soudains de l’avenir… »

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En écho peut-être, au philosophe de la volonté de puissance, Paul Gauguin dira un jour ce mot que le voyageur incessant de Sils-Maria, Nice, Gênes, Venise, aurait pu écrire lui-même:

« J’ai voulu vouloir ».

C’est ainsi qu’il faut comprendre « Jouir »: comme la volonté de la vie qui se ressent et s’éprouve elle-même. C’est ainsi qu’advient alors, « quand tout s’y prête », l’amour de l’autre.

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Dans l’ouvrage qu’il écrivit à Paris en 1894, après son premier séjour en Polynésie (à Tahiti, cette fois), ouvrage dont on trouve de belles éditions fac-similées, dans « Noa noa » donc, Paul Gauguin écrit:

« La civilisation s’en va petit à petit de moi. Je commence à penser simplement, à n’avoir que peu de haine pour mon prochain – mieux, à l’aimer. J’ai toutes les jouissances de la vie libre,  animale et humaine…avec la certitude d’un lendemain pareil au jour présent. »

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Comme si résonnait aussi pour le peintre lui-même, l’éternel retour de chaque jour…

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Et Stéphane Mallarmé devant les tableaux de Gauguin à Tahiti:

« Il est extraordinaire que l’on puisse mettre tant de mystère dans tant d’éclat. »

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Gauguin dit aussi, avant de partir une nouvelle fois:

« Une femme rangeait dans la pirogue quelques filets et l’horizon de la mer bleue était souvent interrompu par le vert de la crête des lames sur les brisants de corail. »

Il emporta quelques secrets et quelques mystères avec lui…

… (à suivre)



« Je rêvais ses rêves » ou la vérité indécise (…avec Jean-Philippe Toussaint)

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 (photo M A. janvier 2009 Girona)

Toute la vérité, rien que la vérité. C’est peut-être ce que nous dit Jean-Philippe Toussaint dans son dernier roman qui vient de paraître aux éditions de Minuit: « La vérité sur Marie ».

Il faut bien croire les écrivains, il faut bien croire les romans et la littérature. Sinon pourquoi les lirait-on ces pages qui passent sous nos regards? En outre, quand l’un de ces auteurs (pas le plus médiatique de la planète littéraire, et de loin) nous dit qu’il dit la vérité, pourquoi ne pas le croire?

 toussaint1.jpg (Jean-Philippe Toussaint)

Mais comment croire Jean-Philippe Toussaint? Comment croire qu’après « Faire l’amour » et « Fuir », les romans de ses premières aventures avec Marie, le narrateur (l’auteur ?) va maintenant passer aux aveux: nous dire qui est véritablement Marie? Et la dévoilant se dévoiler enfin lui-même?

Non, cela est impossible: vous voudriez prendre au sérieux un romancier, même un romancier qui aurait beaucoup d’imagination et qui mettrait dans la tête d’un cheval improbablement enfermé dans un Boeing cargo, lui-même pris dans un orage au-dessus de Tokyo, des pensées et des sentiments proprement humains? Et cela, imperceptiblement, sans crier gare! (C’est aux alentours de la page 136: allez « voir », vous verrez bien!) Vous voudriez croire quelqu’un qui n’arrive pas à désigner l’un des principaux personnages de son roman par son prénom, par son vrai prénom.

Non, décidément Jean-Philippe Toussaint, n’est pas un écrivain sérieux.

Mais je plaisante: Jean-Philippe Toussaint est un grand écrivain et son dernier livre, « La vérité sur Marie » est un vrai bon roman!

Tout d’abord parce qu’il nous fait vivre des scènes haletantes, superbement décrites: des orages et des incendies, des cavalcades et des stupeurs.

Ensuite parce que Jean-Philippe Toussaint développe une conception de la vérité qui n’est pas celle de notre tradition, qui n’est pas celle de « l’Annonciation », conception, qui fait de toute vérité un secret révélé.

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 (« L’Annonciation » par Le Caravage)

La vérité n’est donc pas un dévoilement, elle ne procède pas (c’est à sa façon ce que nous dit ce roman) d’un dévoilement, elle n’aboutit pas à « être toute nue »! Comme l’iconographie nous la montre depuis des siècles.

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 (« La naissance de Vénus » par Boticelli, détail)

Ce que nous montre Jean-Philippe Toussaint, lui, c’est que la Vérité n’existe pas. Il nous montre qu’il y a sans doute des hypothèses, que l’on prend parfois pour la vérité mais qui ne sont que des vérités plus ou moins précises, toujours floues et, disons « subjectives ». Toute vérité n’est donc qu’ « indécise ».

« Je l’aimais, oui. Il est peut-être imprécis de dire que je l’aimais, mais rien ne pourrait être plus précis. » (page 57)

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Et surtout, en lisant « La vérité sur Marie », on verra comment Jean-Philippe Toussaint réussit à renverser, me semble-t-il, ce qu’avait fait Flaubert avec « Madame Bovary ». Jean-Philippe Toussaint n’est pas Marie, à l’instar de Flaubert qui pouvait dire le fameux: « Madame Bovary, c’est moi ».

C’est  Marie, c’est le personnage du roman qui donne vie à l’écrivain, qui est la vie de l’auteur et non l’nverse. C’est Marie qui pourrait dire: « Je suis Jean-Philippe. » En tout cas l’auteur, lui, peut bien dire la confusion:

« J’entendais le murmure de ses rêves qui s’écoulait dans son esprit…j’en étais venu, la nuit, à imaginer que je rêvais ses rêves. » (page 183)

 

Plus tard, c’est dans un monde dévasté, incendié que se clôt « La vérité sur Marie ». C’est à cet instant que la distance qui séparait le narrateur de Marie est abolie, à nouveau enfin abolie.

 » … et sur ta peau et tes cheveux, mon amour, subsistait encore une forte odeur de feu. » (page 205)

 

 



Pierre Bonnard, hors du temps

pierrebonnard.jpg  Pierre Bonnard

« L’art, c’est l’arrêt du temps ».C’est le peintre Pierre Bonnard qui a dit cela. Comme il a dit: plutôt que de peindre la vie il s’agit de « rendre la peinture vivante ». De la même manière, il a exclu toute intention dans son art, à peu près au moment où la phénoménologie de Husserl prétendait, dans un autre domaine, théorique celui-là,  mettre l’intention et l’intentionalité au coeur du système.

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Quand on voit une peinture de Pierre Bonnard on voit un paysage, un miroir et une image dédoublée et inversée, une rue ou les toits depuis une fenêtre, un nu immuable à travers le temps, Marthe sa compagne, son épouse constante, au bain, à la toilette, un jardin, un café, une devanture, une scène de la vie quotidienne: on entre toujours dans une intimité. Dans tous les cas une présence nous atteint, nous frappe, nous sidère, nous immobilise. Il n’y a d’autre sens, d’autre siginification dans une peinture de Bonnard, que les sens éveillés, que l’émotion simple, immédiate, non seulement restituée mais provoquée: la vie montrée, présente, mais vécue, comme intensifiée chez celui ou celle qui, soudain, devant le tableau, vit. Vit, en ce sens que tout se passe comme si nous vivions un peu de la vie du peintre, du sujet du tableau, de ce sujet qui n’est jamais un « monde », un objet, une « intention » de notre regard ou même de celui du peintre. Si Bonnard peint dans son atelier les champs ou les clochers qu’il a rapidement dessinés, c’est parce que ce qui importe pour lui, ce qui est essentiel dans sa conception de la peinture, c’est l’émotion ressentie. Et, il lui faut quelques notes, quelques traits de crayon pour ressentir à nouveau ce qu’il a ressenti du haut de la colline en apercevant les méandres de la Seine ou en marchant dans les rues du Cannet. Et, il lui faut alors seulement son génie « prophétique » (c’est plus ou moins le sens que l’on a donné au terme de « nabi » venu de l’hébreu, lui qui fit partie de ce mouvement esthétique) , tout sont talent de peintre si singulier, pour que nous, nous les ressentions à notre tour, avec lui, dans l’admiration de notre regard.

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La peinture de Pierre Bonnard est une peinture  »hors du temps ». Non pas qu’elle soit intemporelle, non pas non plus qu’elle prétende à une universalité quelconque qui par principe transcenderait l’objet du tableau (cet objet qu’on appelle souvent le « sujet »). Bonnard sait que le temps est un compte, un décompte, une mesure. C’est hors de ce temps mesurable et toujours mesuré qu’il se place. Il est dans cet « instant » dont il a été question ici-même dans d’autres articles. Il est dans cet instant qui n’est pas une fraction du temps mesuré, qui en serait une fraction infime, une seconde ou moins, un millième ou moins encore. Bonnard est, par son art, dans son art et sans doute parce que c’est ainsi qu’est l’art, un peintre de l’instant, de l’ici, du maintenant, irréductible, indépassable et qui est la vie même en tant qu’elle est sa propre épreuve et qu’elle ne peut jamais être déliée ni d’elle-même, ni de nous, ni de rien. Un tableau de 1895 intitulé « L’omnibus » est une magnifique « illustration » de cette instantanéité de la peinture de Bonnard: on y voit en un seul regard et sans mesure, en toute démesure, le mouvement, une scène où tout « bouge ». De la même manière, une stupéfiante photographie qu’il a prise de Marthe, de dos, assise sur son lit, photographie qui semble non pas la figer mais l’immobiliser. L’immobiliser, au sens où celle immobilité est celle d’un mouvement, d’un geste en train de se déployer sous nos yeux et dans notre propre regard.

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 De la même façon, la peinture de Bonnard est une musique. Elle est d’avant la figuration, la représentation, la réalité objective: elle résonne et fait résonner. Et aussi, sans doute parce que les sens ne connaissent entre eux aucune limite, aucune frontière: où commence l’ouïe et où s’arrête-t-elle, où s’arrête-t-elle par rapport au toucher, par rapport au regard? Et chaque sens par rapport à l’autre où commence-t-il, où finit-il? Même les neurologues, les plus grands connaisseurs du cerveau ne peuvent le dire. Même si l’on a une approche positiviste du problème on ne peut répondre à cette question. C’est William Faulkner qui dans une nouvelle intitulée « Fumée » (in « Le docteur Martino et autres nouvelles » Folio Gallimard) a montré cela de façon littéraire. Claude Romano dans « Le chant de la vie » (Essais Gallimard) en a fait la démonstration de façon remarquable.

Paul Gauguin qui à bien des égards est à l’origine de la peinture de Pierre Bonnard fut peut-être le premier peintre musicien parce que sa façon de concevoir et de traiter la peinture mettait en résonances intenses couleurs et formes. C’est au même moment que Nietzsche écrivait une oeuvre musicale, poétique, philologique, philosophique où la musique et la danse étaient les autres mots pour la vie, pour le corps, pour un réel vécu, pour un éternel retour de chaque instant. Peut-être, peut-on faire aussi ce rapprochement…

  serusierthetalisman.jpg  Paul Sérusier « Le talisman »

En tout cas, comme tous les « Nabis » ce groupe auquel il appartint au début de sa carrière, fondé par Paul Sérusier, inspiré par Gauguin, sont but dès ce moment-là était de se départir de tout naturalisme, de tout réalisme, de tout positivisme. Et aussi de tout idéalisme. Pour « dire » un art, une esthétique hédoniste (ce qui n’exclut ni la mélancolie, ni la tristesse, ni la souffrance), une peinture vivante.

 

Pour finir, rappelons qu’après l’exposition Bonnard du Musée d’Art Moderne de Paris en 2006, le musée Fleury de la petite ville de Lodève au nord de l’Hérault (à 35 ou 40 minutes de Montpellier) propose jusqu’au 1er novembre 2009 une très belle réunion de tableaux de Pierre Bonnard.

 

On pourra aussi lire le roman de Guy Gofette à propos de Marthe Bonnard: « Elle, par bonheur, et toujours nue » (éditions Folio Gallimard).

 

 



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