La vie en marchant : Albert Camus lu par Paul Audi

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Dans son livre intitulé « Qui témoignera pour nous? Albert Camus face à lui-même » (éditions Verdier) Paul Audi écrit ces mots qui, à seuls, suffisent:

Quant à la solution que requiert le problème de la vie, comme aurait dit Wittgenstein,  [Camus] se refusait de plus en plus à croire qu’elle se présentait aux hommes au terme de la lutte qu’ils mènent pour atteindre les sommets.

« La vie, comme le mouvement, se prouve en marchant », écrira-t-il un jour [dans un article publié dans Combat le 15 novembre 1945]. Si bien que l’important est d’avancer – coûte que coûte – dans la résolution, la responsabilité et l’obstination »,

comme il l’ajoutait aussitôt.



Pourquoi la Poésie, avec Jérôme Thélot

 

 

 

Pourquoi la Poésie, avec Jérôme Thélot dans littérature resized2-300x208

Portrait de Joë Bousquet

« […] les mots du poème ne sont que très peu des représentations, ne réfèrent guère aux choses du monde, mais nomment les impressions intérieures. Si les poèmes semblent obscurs, c’est faute d’une sensibilité qui comprennent leurs mots non comme des renvois au dehors, mais comme des traces du dedans.

 

Cependant, il reste encore ceci, que le dehors lui-même – et c’est l’ultime révélation du travail du poème – n’a justement pas son essence au dehors. Au contraire, lire-entendre un poème est faire cette expérience abyssale de l’intériorité comme condition du monde réel.

S’il arrive que le poème donne à son lecteur le sentiment d’une incomparable beauté, c’est qu’il travaille son impression et la donne à elle-même comme l’origine du monde réel. »

 

C’est dans un livre essentiel que l’on trouve ces lignes.

Ce livre est signé de Jérôme Thélot et ii porte pour titre « Le travail vivant de la poésie » (Belles Lettres Encre Marine).

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Yves Bonnefoy

Un livre « essentiel » donc. Aux références multiples. Qui commencent par Joë Bousquet et qui vont de Baudelaire à Cédric Demangeot en passant par Baudelaire ou Bonnefoy pour ne citer qu’eux. Un livre qui s’appuie souvent sur la phénoménologie de Michel Henry dont il a été souvent question dans les articles de « L’Instant ». Mais aussi sur des notes d’Emile Benveniste.

Il avait déjà été question d’un livre de Jérôme Thélot ici-même, sa « Critique de la raison photographique » parue chez le même éditeur. Nous y avions trouvé, à tort ou à raison, parfois quelques choses à redire.

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Charles Baudelaire

Rien de tel ici où chaque développement conduit le lecteur au plus profond de lui-même. Et, c’est bien cela que l’on attend quand, dans le silence de sa propre lecture, nous nous retournons, d’une certaine façon, sur ce que nous sommes. En imaginant le monde. Là où le poème fait son travail. Au cœur de la vie.

 

Il faut ajouter enfin que Jérôme Thélot vient de publier encore plus récemment un petit essai étourdissant d’intelligence dont l’écriture est un tour de force : à la fois lumineuse, d’une maîtrise rigoureuse à chaque instant, à la fois poétique et comme musicale. Ce livre porte pour titre « Géricault, Le Radeau de la Méduse, le sublime et son double ». (Éditions Manucius)

radeau Bonnefoy

S’il y avait un prix du livre d’art (livre sur l’art et livre d’artiste) Jérôme Thélot devrait l’emporter. Mais il semble que notre temps ne soit guère à ces occupations. Et que lorsqu’il semble s’y intéresser il ne voit que ce qu’il voit et ne sait que trop rarement découvrir ce qui habite chacun d’entre-nous, ceci que nous ne voyons pas au premier regard, que beaucoup ne veulent surtout pas découvrir.

 

Ces deux livres donnent du bonheur. Parce qu’ils donnent à vivre, parce qu’ils donnent à espérer et à désirer.



L’amour caché ou le retour d’Orphée

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C’était un mystère. Ca l’est sans doute encore aujourd’hui, sous le soleil ou sous le ciel bas.

Le mystère d’Orphée c’est celui de son retour du Léthè, tenant la main d’Eurydice qui le suit.

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Les amants reviennent à la lumière.

Mais Orphée n’ignore rien de ce que la lumière montre. Il sait que la lumière dévoile bien des choses. Il sait que pour ce faire, la lumière doit anéantir tout ce qui se dissimule. Il sait que la lumière peut détruire ce qui, pour être, ne doit pas se montrer. Orphée sait, mieux que tout autre, peut-être parce qu’il a « inventé » la musique, que ce qui est invisible ne doit pas se soumettre aux lois de la lumière.

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Orphée et Eurydice sont amants. La mort semble les avoir séparés.

Mais Orphée retrouve Eurydice.

Eurydice est vivante, avec Orphée, en lui, grâce à lui.

Eurydice est toujours vivante.

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La menace est claire cependant : si Orphée regarde Eurydice, elle retournera au Léthè.

Orphée a compris. Au cours de son voyage, du voyage de retour des enfers, il sait désormais que contre toute apparence, contre la menace, contre le sens du commun des mortels il doit se retourner et regarder son amour.

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Car son amour doit être caché, il doit demeurer invisible.

Orphée dit : « Seul ce qui ne se voit pas, est. »

La présence d’Eurydice est bien plus intense et elle n’est réelle que dans cette mesure où, aux yeux des mortels, aux regards apeurés de ceux qui craignent la mort, elle, Eurydice, n’est plus de ce monde.

 

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L’amour d’Orphée et celui d’Eurydice n’est pas de ce monde. Il n’est pas dans la lumière qui éclaire les choses. Il est caché dans le cœur des amants. Il ne faut pas que les vivants le voient pour qu’il soit cet amour éternel qu’Orphée et Eurydice se portent depuis toujours. il est comme un secret : un mystère.

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L’amour ne peut cesser, sauf à se réaliser dans la lumière des choses, c’est pourquoi Orphée n’a pas hésité, il s’est retourné pour voir Eurydice pour la première fois, pour l’emporter avec lui, pour ne plus la quitter, pour lui donner sa vie et partager la sienne.

Seuls les amants ont ce pouvoir. Parce que leur amour, l’amour, est impossible.untitled1.bmp

Parce que c’est seulement ainsi, parce qu’il est impossible que l’amour est infini, absolu, indestructible.

Mais ce « mystère », souvent nous ne le voyons pas…

Et qui oserait penser qu’Orphée serait assez sot ou qu’alors il serait étourdi, au point de se retourner, comme cela, sans en avoir la volonté ?

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C’est parce que l’amour le guide qu’Orphée veut revoir Eurydice, non pour la dernière fois, mais pour toujours.

Les amants sont toujours vivants sous le regard des dieux.

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« Je regarde la terre… » avec Philippe Jaccottet

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Je regarde la terre. Parfois pour une fleur épanouie dans une certaine lumière, pour un peu d’eau laissée par la pluie dans un champ, on dirait qu’elle s’ouvre et qu’elle nous dit : « Entre. »

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L’image cache le réel, distrait le regard, et quelques fois d’autant plus qu’elle est plus précise, plus séduisante pour l’un ou l’autre de nos sens et pour la rêverie… il faut seulement dire les choses, seulement les situer, seulement les laisser paraître. Mais quel mot, tout d’abord, dira la sorte de sons que j’écoute, que je n’ai même pas écoutés tout de suite, qui m’ont saisi alors que je marchais ?
Qu’est-ce donc que j’aurais voulu dire ? L’émotion (exaltante, purifiante, pénétrant au plus profond) d’entendre, me trouvant au-dessus d’une vaste étendue de terre, de bois, de roche et d’air, les voix d’oiseaux invisibles suspendues en divers points de cette étendue, dans la lumière. Il ne s’agit pas d’un exercice de poésie. Je voudrais comprendre cette espèce de parole. Après quoi (ou même sans l’avoir comprise, ce qui vaudrait peut-être mieux), je serais heureux de la faire rayonner ailleurs, plus loin. Je cherche des mots assez transparents pour ne pas l’offusquer. Je sais par expérience (mais le devinerais aussi bien sans cela) que j’ai touché maintenant cette immédiateté qui est aussi la plus profonde profondeur, cette fragilité qui est la force durable, cette beauté qui ne doit pas être différente de la vérité.

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Du plus visible, il faut aller maintenant vers le moins en moins visible, qui est aussi le plus révélateur et le plus vrai.
L’immédiat : c’est à cela décidément que je m’en tiens, comme à la seule leçon qui ait réussi, dans ma vie, à résister au doute, car ce qui me fut ainsi donné tout de suite n’a pas cessé de me revenir plus tard, non pas comme une répétition superflue, mais comme une insistance toujours aussi vive et décisive, comme une découverte chaque fois surprenante… Aucune vérité vivante ne peut se réduire à une formule… et l’on finit par penser que toues les choses essentielles ne peuvent être abordées qu’avec des détours, ou obliquement, presque à la dérobée. Elles-mêmes, d’une certaine façon, se dérobent toujours. Même qui sait ? à la mort.
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Ces paroles n’impliquent aucun commentaire.
Elles sont extraites d’un recueil du poète suisse Philippe Jaccottet, également traducteur d’Homère, Shakespeare, Gongora, Hölderlin, Rilke, Musil ou encore Ungaretti.
Ce recueil s’intitule « Paysages avec figures absentes » (Poésie/Gallimard)

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