« The way you look tonight » ou photographie, littérature et musique quand elles sont indissociables

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« The way you look tonight » c’est le titre d’un « tube » de Fred Astaire qu’il chante à Ginger Rogers dans le film « Sur les ailes de la danse ».

C’est une musique de Jerome Kern et des paroles de Dorothy Fields. C’est l’Oscar de la meilleure chanson originale en 1937.

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C’est l’origine d’intenses moments avec Billie Holiday, Peggy Lee, Ella Fitzgerald, Franck Sinatra, les Jazz Messengers.

C’est désormais le titre d’un superbe livre, d’un livre précieux à tous nos sens. Un livre doublement signé d’Alain Gerber pour le texte et du photographe Yves Dorison. Pour ce qui est bien plus que des illustrations et même bien davantage que des images comme semble le dire le titre de cette nouvelle page.

Les textes et les photographies sont indissociables. Non pas que l’on ne puisse les séparer. On pourrait même concevoir – ce qui serait un comble, mais ce qui serait tout à fait possible tant leurs puissances évocatrices, créatrices se suffisent sans doute – qu’ils pourraient constituer deux livres: photographies seules d’un côté, textes de l’autre: et notre bonheur serait entier.

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Textes et photographies pourtant ici s’entremêlent, s’enlacent, et constituent ainsi, comme au-delà de leurs apparences premières, un tout.

C’est là chose rare. On connaît les « légendes » qui nous disent plus ou moins ce que les images ne sauraient montrer ou signifier à elles seules, on connaît les photographies qui illustrent un texte, un livre.

Nous sommes ici au-delà de tout ça.

Au-delà ou en-deçà. Car sans doute c’est revenant à la source, par une sorte de retour amont et seulement ainsi que l’on peut réussir ce tour de force.

Quelle est alors la source qui peut permettre à quelques inventeurs d’être ainsi plus perpsicaces que d’autres?

Cela est peut-être bien un mystère et doit alors le rester… il suffit de se laisser emporter comme un amoureux par le regard qui, comme si c’était du fond de la nuit, l’éclaire et le fait vivre.

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Le lien ici vous permettra de commencer à entrer dans cet univers singulier et qui, pourtant, n’est fait que de partages et d’échanges. Indissociables.

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si vous souhaitez acquérir ce livre vous pouvez le faire (presque) d’un seul clic: http://fr.blurb.com/bookstore/detail/2077836

Il est sans doute inutile de préciser que les illustrations de l’article de ce blog ne sont pas d’Yves Dorison.

Mais il s’agit bien, avec le lien ci-dessous, de « The way you look tonight »:

http://www.musicme.com/Compilation/Cabu-Jazz-Masters—Une-Anthologie-1952—1955-0884463095595.html?play=03

Vous le trouverez ici, enregistré par Stan Getz.



Patti Smith: ce qui ne meurt jamais

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« Je dormais lorsqu’il est mort. J’avais appelé l’hôpital pour dire bonne nuit une dernière fois, mais il avait sombré, sous des couches de morphine. , J’ai pressé le récepteur contre mon oreille pour écouter sa respiration laborieuse à travers le téléphone, sachant que je ne l’entendrais plus jamais. Ensuite, j’ai rangé mes affaires avec calme.  Il est toujours vivant ai-je murmuré, je me rappelle. Je me suis endormie. Je me suis réveillée tôt et, en descendant l’escalier, j’ai su qu’il était mort…C’était une froide matinée de mars, j’ai mis mon pull. J’ai levé les stores et la lumière du jour a inondé le bureau… »

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« Nous nous sommes dit adieu et j’ai quitté sa chambre. Mais quelque chose m’a fait revenir sur mes pas. Il avait sombré dans un sommeil léger. Je l’ai regardé tout un moment. Tellement paisible, comme un très vieil enfant. Il a ouvert les yeux et souri : « Déjà de retour ? ». Puis il s’est endormi. Ainsi ma dernière image fut-elle semblable à la première. Un jeune homme endormi, baigné de lumière, qui ouvrait les yeux avec un sourire de reconnaissance pour celle qui n’avait jamais été une inconnue. »

 

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(photographie Robert Mappelthorpe)

Ces deux paragraphes ouvrent et concluent le livre de la chanteuse, performeuse et plasticienne Patti Smith qui est aussi un magnifique écrivain. (C’est le deuxième article que « L’Instant » lui consacre). Ce livre vient de paraître aux éditions Denoël. Il s’intitule « Just Kids ». Il raconte avec tendresse, discrétion et passion son amour pour Robert Mappelthorpe.

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Ce livre raconte toute la vie de deux jeunes gens qui ne voient pas le monde comme tout le monde, qui ne le voient que par leurs regards réciproques.

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Au-delà (à moins qu’il vaille mieux écrire « en-deçà ») ce que dit ce livre, ce que dit Patti Smith, ce que nous dit la vie de Patti Smith et celle de Robert Mappelthorpe, c’est que l’amour est bien la chose en ce monde (à moins que ça ne soit qu’en nous) qui soit capable de durer. Et même qui ne puisse être qu’ainsi.

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(photographie Robert Mappelthorpe)

On croit si souvent que l’amour est passager. On croit si souvent que l’amour vient et s’en va et qu’une de perdue c’est dix… ce qui, probablement devrait être vrai dans le sens inverse des sexes… si l’on peut ainsi s’exprimer. On croit cela et l’on se trompe absolument.

La lecture de « Just Kids » nous dit tout ce qu’il y a dans une vie qui en croise une autre, dans deux vies qui s’enlacent : plus rien de tout cela ne peut plus alors s’effacer. Et rien de cela ne meurt jamais.

Ni même la musique: http://www.musicme.com/Patti-Smith/albums/Easter-0078221882620.html?play=01

 

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Sur une photo de Willy Ronis: « l’écrin de la nudité »

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« A la naissance de ce monde-là, l’espace est si transparent que le monde n’y adhère pas. Chaque objet qui s’installe semble une effraction… J’adore la nudité qui est… une opulence à l’envers, mais une opulence sans mesure. » 

Ces mots sont signés d’un auteur que « L’instant » a souvent célébré. Ils sont empruntés au livre d’Alain Gerber « Paul Desmond et le côté féminin du monde » (éditions Fayard).

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(Paul Desmond)

Paul Desmond fut le saxophoniste du fameux quartet de jazz du pianiste Dave Brubeck. Il fut le compositeur de l’un des thèmes les plus célèbres que cette musique ait jamais donné. Il est intitulé « Take five ».

Mais c’est d’un autre musicien, le merveilleux John Lewis. Il fut le pianiste du magnifique Modern Jazz Quartet.

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(John Lewis)

Le texte cité a cependant d’autres vertus que de s’en tenir à la musique d’un musicien de jazz, fut-il l’un des plus brillants.

La photographie de Willy Ronis qui est ici pourrait être illustrée par les mots d’Alain Gerber.

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Ceux-ci ont cette pertinence de faire que malgré ce que l’on pense généralement, malgré ce que semble montrer cette image, la nudité ne provient pas d’un dévoilement. Elle ne dit pas cela. Mais bien plutôt l’inverse. Voici la raison pour laquelle elle est le sujet de malentendus.

Comme la vérité, la nudité n’est pas quelque chose qui aurait été caché, puis qui serait apparu au terme d’un procès.

Ni la vérité, ni la nudité ne sont « non-cachées ». Pas plus que la musique. Pas plus que la peinture. Pas davantage que la vie. Puisqu’elles sont cette vie-même. Alors, elles sont primordiales.

En restant en tout point fidèle au texte de « Paul Desmond et le côté féminin du monde », à un moment où c’est Desmond qui parle par l’écriture d’Alain Gerber, il faut ajouter ceci :

La nudité, dans sa seule existence, dans son seul fait, « loin d’être un obstacle au regard (Desmond/Gerber dit « au lyrisme ») représente ce qui lui donne… en même temps qu’un écrin naturel sans égal, tout son prix. » 

Et, surtout :

« D’une épure Willy Ronis trouve le courage de ne présenter que l’esquisse. Son art est une vaste abstention, où prennent cependant naissance des initiatives cruciales. »

 

 willyronisbn.jpgwillyronisbn.jpgwillyronisbn.jpg (Willy Ronis) Pour mémoire voici « Take five » par le Dave Brubeck quartet

http://www.musicme.com/Dave-Brubeck/albums/Time-Out-5099706512226.html?play=01

et quelques instants de la musique « nue » et si pure, si originelle de John Lewis

http://www.musicme.com/John-Lewis/albums/Improvised-Meditations-&-Excursions-0081227792268.html?play=01



« La tendresse d’une caresse »: « Contre-critique » de la raison photographique, suite et fin

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« Est-il possible de percevoir dans une image ce qui n’a pas d’image ? » 

C’est une question que pose un personnage de « L’idiot », le roman de Dostoïevski. Jérôme Thélot la pose en introduction de son chapitre intitulé « La passion de l’image ».  Est ainsi posée la question de l’être et de l’apparence. Dans l’image de la personne aimée, que vois-je ? Son apparence ou son amour ? Sa beauté ou mon désir ? Ses traits souriants ou ce qu’elle est au plus profond d’elle-même et qui m’émeut plus encore que lorsqu’elle rit aux éclats ?

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Cette interrogation est formulée par Jérôme Thélot comme si l’être et l’apparence étaient de natures différentes, comme si leurs statuts ontologiques étaient opposés. C’est là que se situe probablement la question principale que contient la « Critique de la raison photographique ». Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit quand on cherche dans l’image la « ressemblance », c’est-à-dire l’unité de l’être et de l’apparence du modèle, telle que Thélot la définit magnifiquement. Mais c’est bien de cela qu’il s’agit lorsqu’en outre on dit, pour renforcer cette thèse, que cela « dans la photographie ne peut se produire que par hasard. »

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Ce que veut exprimer notre « contre-critique » c’est que cela apparaît nécessairement, inévitablement.  Et que, lorsque cela ne se produit pas c’est là que le « hasard » serait peut-être intervenu. Cette « nécessité » pourquoi peut-on prétendre qu’elle est la condition-même de la photographie ? Parce que l’être et l’apparence ne sont pas distincts d’un point de vue ontologique ou phénoménologique.

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Ce qu’il y a dans une photographie c’est l’être du modèle, en tant qu’il ne saurait ni se distinguer, ni être distingué par quelque point de vue que ce soit, de son apparaître. Que l’on peut bien appeler apparence. En ce sens il n’y a pas de « ressemblance » ; puisqu’il ne saurait y avoir de distinction ou de dualisme. On posera sans aucun doute la question de toute photographie. En disant que certaines photographies oui, et d’autres non. C’est comme si l’on posait la question de tout tableau, de toute musique !

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Ce qui est fondamental sans doute c’est que la photographie ait ce pouvoir de montrer l’invisible dans le visible et avec lui, en même temps que lui et indissolublement. Car l’être est un « pouvoir », une « production ». Ce que fait ainsi la photographie elle le fait donc, non par effet de« ressemblance », car alors cela signifierait que les traits mesurables du modèle en sont seuls la vérité. Et l’on voit bien qu’une photographie ne saurait nous dire rien d’autre de plus ou de mieux qu’une esquisse, qu’une approximation si « authentique » soit-elle de son modèle et de ses « traits ».

 203.jpg203.jpg203.jpg203.jpg Ce que nous fait voir la photographie, comme toute création esthétique, comme toute « sculpture », c’est soi. C’est nous-mêmes. Parce que ce que nous sommes c’est ce que nous éprouvons et que rien, à aucun moment, ne peut séparer notre vie de sa propre épreuve, que ce que fait apparaître une photographie ça n’est jamais quelque chose d’extérieur à nous-mêmes.

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C’est la vie de l’être aimé, c’est la charge du passé sur le visage d’un vieillard, c’est la joie d’un enfant, c’est aussi la vie quotidienne, douloureuse et heureuse des habitants des villes ou du hameau, au loin dans les montagnes. Et c’est cela que nous ressentons, que nous éprouvons dans un « pathos » qui provient de cette « création » et qui ainsi, n’étant pas le nôtre, le devient. Et c’est donc aussi ce qu’il y a de nous dans le vase sans fleurs, dans l’étrange maison, dans tout ce qui n’est pas nous, dans tout cela qui ne nous ressemble pas et qui peut faire « l’objet » d’une photographie.

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Mais tout ceci –ces « sujets » qu’a saisis le photographe- ne ressemble pas davantage à sa propre objectivité. Toute photographie a beau être saisie par un « objectif », toute photographie est une subjectivité. La nôtre, qui la découvrons. Parce qu’elle est d’abord, en même temps, au même instant, celle du photographe. Parce qu’elle est d’abord, en même temps, au même instant, celle du modèle quand celui-ci est une vie : comme nous le sommes.

  

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Et, il n’y a qu’une vie…Et la photographie peut être cette vie : elle peut la montrer. Elle a ce pouvoir que seul l’art, dans la vie, nous fait rencontrer. La photographie n’est pas une « œuvre dévoilante » comme l’écrit Jérôme Thélot dans le dernier chapitre de son livre. La photographie n’a pas à révéler que « la subjectivité n’est pas du monde. » Comme si « …l’essence de la subjectivité était d’une autre essence que le monde. »  

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Bien plutôt, la photographie nous montre qu’il n’y a pas deux « essences », mais qu’au contraire il n’y a de subjectivité qu’au même instant où celle-ci est au monde. A-t-on jamais vu une subjectivité hors du monde ? La réponse qu’elle serait invisible n’est pas plus satisfaisante…à moins qu’il y ait quelque part ce que Nietzsche appelait des « arrière-mondes ». Il faut donc se rendre à l’évidence : on peut voir l’invisible.   unange.jpgC’est même dans la visibilité que celui-ci est toujours.  Il n’y a pas de « pouvoir » qui ne soit un accomplissement. Il n’y a pas de tendresse sans une main qui caresse, sans un regard, sans un sourire, sans une attention…

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