Autour du jazz: quelques chansons préférées et un livre au détour…

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(John Coltrane)

Aujourd’hui « L’instant » fait quelque chose qui (peut-être/sûrement) ne se fait pas.

Je vous conduit dans ce nouvel article vers un livre que j’ai écrit et qui paraît ces jours-ci. C’est le premier que je signe ainsi, sous cette forme (sans compter donc quelques publications antérieures mais partielles, parcellaires). C’est peut-être le dernier.

Quand on écrit un premier livre c’est toujours comme cela: on se sent souvent incapable d’en écrire un autre, ou bien on se dit que les difficultés du premier empêcheront le deuxième de voir le jour, nous embarrasseront tant que nous mourrons empêtrés dans celles-ci avant d’avoir pu dire « ouf ».

C’est pour cela qu’il y a des premiers livres qui ont souvent comme défaut majeur de vouloir tout dire, de dire trop.

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(Sonny Rollins)

Ce livre donc, prend une place dans ce blog.

Il faut dire qu’il y a à cela deux raisons (outre que l’auteur de l’un est aussi celui de l’autre, enfin, bref, c’est le même!):

- tout d’abord, ce livre s’appelle « Instants de jazz ». Il y a donc dès « l’ouverture », avant même la première page, de « l’instant » là-dedans: quelque chose comme hors du temps. Non pas de l’éternité. Ce qui serait tellement prétentieux, insupportable. Bien plutôt du contraire: de quelque chose de résolument présent, mais seulement, irrémédiablement présent, et rien de plus. Donc quelque chose en train de se faire, d’être sans cesse « improvisé », quelque chose en recherche incessante.

- ensuite, de nombreux thèmes évoqués dans ce blog le sont aussi dans ce livre.

Enfin, il y a peut-être une dernière raison qu’il faudrait ajouter: « Instants de jazz » est un livre qui n’est qu’apparemment un livre sur le jazz. Il est pourtant un livre sur le jazz; absolument.

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(Miles Davis)

Il y a dans ces pages bien d’autres choses: littérature, peinture, psychologie, philosophie, psychanalyse, poésie, même un peu d’astrophysique et bien d’autres, sans doute, un peu partout…

Les références y sont, elles aussi, aussi nombreuses que variées.

Ce qui signifie cependant, que celles ou ceux qui ne s’intéressent pas au jazz peuvent, il me semble, trouver aussi leur compte dans la lecture de ce livre.

Il n’y a donc pas que du jazz, loin de là, dans  »Instants de jazz ».

Il y a aussi de très belles photos de Jean-Jacques Pussiau et un long et superbe poème inédit, en introduction, ou en « prologue », c’est comme l’on voudra, que nous offre Alain Gerber.

C’est en librairie depuis quelques jours. Il est cependant possible que vous soyez contraints de le commander…

C’est édité par Joël Mettay pour « Alter Ego éditions ». Vous pouvez aussi en faire directement la commande auprès de l’éditeur. C’est à l’adresse suivante: 3, rue Elie-Danflous 66400 Céret. Cela coûte 17 € (il n’y a pas de frais de port à votre charge pour le premier exemplaire que vous commanderez). Si vous souhaitez une dédicace, n’hésitez pas, demandez-là dans votre courrier; ce sera un plaisir pour moi.

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(Keith Jarrett)

En poursuivant, si vous le souhaitez dès maintenant, ne serait-ce que pour savoir un peu mieux de quoi il s’agit, je vous propose deux textes rédigés par deux amis (oui, je sais, ils ne sont pas objectifs! mais bon, je ne vais pas leur reprocher leur indulgence: peut-on reprocher une amitié?). Ces deux-là sont aussi journalistes.

Le premier article est signé par Hubert Beauchamp qui s’y connaît particulièrement en jazz.

Le second l’est par Serge Bonnery qui s’y connaît en musiques de toutes sortes, le jazz y compris, mais aussi et tout particulièrement en littérature. Lui, a publié plusieurs livres (l’un d’entre eux paraît ces jours-ci à propos du catharisme et des parcours que l’on peut faire dans le sud de la France, en leur donnant un sens qu’ils n’auraient pas sans que nous en sachions, grâce à lui, un peu plus sur cette partie de l’histoire de l’Occident). En outre, il préside aux destinées d’un établissement consacré tout entier à la mémoire d’un poète dont nous vous parlerons bientôt tous les deux, le merveilleux Joë Bousquet.

Pour compléter cet article d’aujourd’hui: quelques photos qui ne proviennent pas du livre, quelques liens avec quelques chansons favorites (tout à la fin de l’article)

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(Bill Evans)

Fragments d’un amoureux de jazz… par Hubert Beauchamp

Instants de jazz : plutôt quelques fragments d’un discours amoureux dirait Roland Barthes, puisqu’aussi bien, comme lui, Michel Arcens s’intéresse – notamment – à la sémiologie et à la photographie à travers un blog intelligent et assidu… Ici l’auteur converse en solo, expose le thème, prend des chorus et improvise une musique réinventée de mots en liberté.

Amoureux du jazz, donc, Michel Arcens a longtemps publié une chronique dans Midi Libre. Aujourd’hui il prolonge une réflexion sur son thème de prédilection : ni portraits, ni critiques mais des “digressions”, des “rêveries”, sur une musique qui swingue ou s’étire dans une sonorité inquiète. Cette “musique crépusculaire et qui oscille sans fin entre le blanc et le noir.”

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(Eric Dolphy)

Ces “parcours erratiques” nous mènent sur les chemins qui conduisent de Bix à Chet, de Miles à Ornette, par des chemins de traverse syncopés. On fait halte à l’ombre salutaire d’un Comte, d’un Duc ou d’un dauphin (Eric), pour les plus courageux. Il y a aussi les belles dames : Lady Day, Ella ou Cassandra. En lisière, c’est Ahmad Jamal, plus loin Stan Getz et Keith Jarrett… ils sont tous là ou presque, autour de minuit ! Ce sont les favorite things, les favorite songs du chroniqueur qui rend au passage un bel hommage à un Django empli de mystères.

Pour ouvrir ce livre d’heures d’un jazz envoûtant, obsédant, Michel Arcens a reçu, en guise de prologue, comme une façon de l’adouber, un nostalgique et long poème d’Alain Gerber. Un beau cadeau…

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(Thelonious Monk)

Sur « Instants de jazz »…  par Serge Bonnery

1 – Sous le titre « Il cimento dell’armonie e dell’invenzione », Vivaldi avait regroupé douze concerti dont les quatre premiers sont demeurés célèbres : il s’agit des fameuses « Quatre saisons ». Cimento signifie, en italien, risque (ou épreuve). Nous traduisons donc : « Au risque de l’harmonie et de l’invention », qui pourrait parfaitement convenir au jazz. Mais peut-on (ou plus simplement doit-on ?) définir le jazz ? La réponse que Michel Arcens donne à cette lancinante question dans son livre (1) est non, pour la raison que le jazz est indéfinissable. Ce serait même là sa seule définition possible. Une définition indéfinie. Le jazz, personne ne sait ce qu’il est. D’où il vient ? On dispose de quelques repères sûrs, encore que discutés par les spécialistes, nous prévient Michel Arcens qui se défend en raison d’en être un. Où il est ? Partout et nulle part. Surtout, croit-on comprendre, là où on ne l’attend pas. Où va-t-il ? On l’ignore. Et pour cause.

2 – La cause de tous ces tourments vient du fait que le jazz est une musique de l’instant. Une musique qui s’invente au moment où elle se fait. Ici et maintenant. Entre réminiscences, références à hier (ce qui s’est déjà produit) et avenir impalpable. Mais que sera demain ? semble s’interroger le musicien de jazz au moment où il joue. Voilà réunies toutes les conditions pour que cet instant de musique s’inventant soit un authentique moment de création. Le musicien de jazz, le vrai musicien de jazz, se risque à chaque instant. Il répond à l’injonction puissante du poète René Char : « Va vers ton risque ».

3 – Au risque de l’invention : telle est la condition fragile du musicien de jazz. Parce que rien n’est écrit du moment de musique qui advient. Rien n’est écrit. Tout se transforme. S’invente. Et s’il n’existait pas les techniques d’enregistrement pour fixer ces instants, tout disparaîtrait. Seule la mémoire conserverait bribes, fragments de ce qui a été, l’espace d’un instant, la musique de jazz.

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(Billie Holiday)

4 – Le jazz, parce qu’indéfini, parce qu’indéfinissable, est multiple. Il est la multiplication de ses propres multiples. Une formule dont le symbole pourrait être le 8 horizontal qui, dans le langage mathématique, signifie l’infinie. Le jazz ne finit pas. Ne peut pas finir. Le jazz est infini parce qu’in(dé)fini. S’il est infini, a-t-il seulement commencé ?

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(Charlie Mingus)

5 – Pour parler ainsi du jazz, il fallait inventer une forme de livre correspondant à son contenu. Michel Arcens l’a fait. Dans « Instants de jazz », il parle du jazz par fragments. Par séquences qui se présentent sous la forme de courts chapitres. Chacun d’eux évoque un musicien de jazz. Deux font l’objet de chapitres plus longs, découpés en sous-chapitres courts : ils sont consacrés à Miles Davis et John Coltrane. On se dit que ces deux-là sont particulièrement significatifs du jazz tel qu’en parle Michel Arcens. Mais cela n’enlève rien aux autres musiciens évoqués dans le livre. Chacun y est à sa place, comme chacun a trouvé sa place dans la musique de jazz. La composition du livre de Michel Arcens ouvre une porte : le jazz serait la somme des parties qui le composent. Nul musicien ne détiendrait la vérité sur le jazz mais chacun participerait de sa vérité. Le jazz est espace de liberté. Où s’exprime l’absolue liberté de ceux qui le font.

6 – « Instants de jazz » est aussi marqué par des réflexions philosophiques. Elles surgissent, au fil des pages, comme autant d’incises. Elles ne sont pas parachutées là par le fruit du hasard. Ces réflexions, c’est le jazz qui les inspire. Les suscite. Elles se posent sur le texte comme les papillons sur les fleurs. En douceur. Leurs ailes frêles donnent au lecteur le loisir de s’envoler vers d’autres espaces. Ceux que le jazz crée sans cesse, instant après instant. Et grâce à ces réflexions philosophiques, jamais le lecteur ne survole le jazz. Michel Arcens aborde le jazz en profondeur. L’auteur s’est confronté non au risque de l’interprétation, mais plus dangereusement au risque de sa propre perception. C’est ce qui fait qu’ « Instants de jazz » n’est pas un livre de plus (encore un) sur le jazz mais un authentique cheminement personnel à l’intérieur du jazz.

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(Brad Meldhau)

7 – Me vient, à la lecture de ces « instants », une réflexion sur le temps. Le temps du jazz est-il historique ? Il n’y a pas grand risque, explique Michel Arcens, à le penser ainsi. C’est le rôle des historiens. Vous voulez avoir à connaître du jazz ? Vous établissez une chronologie en partant d’un point A, vous vous arrêtez au point Y qui correspondant à l’instant d’aujourd’hui. L’avenir, lui, est ouvert. Ca marche. Vous aurez ainsi à connaître du jazz. Mais connaîtrez-vous le jazz pour autant ?  Pas si sûr. Michel Arcens propose une autre voie. Plus risquée. Celle qui consiste à considérer que le temps du jazz n’est pas un temps linéaire mais plutôt un temps cyclique qui procède comme une spirale. Il avance, incontestablement, le temps du jazz, mais en repassant sans cesse par des points antérieurs qui demeurent, dans le temps du jazz, comme des repères, des phares. Dans le jazz, on repasse par ces points d’ancrage pour les dépasser. Aller plus loin. On les utilise comme des points d’appui pour prendre un nouvel élan. On peut aussi repasser par ces points pour les anéantir (le free jazz, par exemple, que j’entends comme une déstructuration du jazz), autre manière de les dépasser. Mais on doit les revisiter, sans quoi le temps du jazz se referme, se replie sur lui-même. Et qu’est-ce que la mort sinon du temps replié ?

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(Dizzy Gillespie)

8 – Je dirai encore une chose sur le livre de Michel Arcens. Sûrement pas la dernière tant il y aurait à dire, mais ceci : son livre « Instants de jazz » est un don. C’est un livre qui tend ses bras au lecteur, qui l’accueille chaleureusement dans ses pages. Un livre qui ouvre des portes, donne des pistes, laisse le lecteur penser par lui-même. Un livre qui suggère plus qu’il n’impose. Ne théorise. En cela, le livre de Michel Arcens est authentiquement littéraire. Il utilise toutes les ressources de la langue non pour figer une vérité, mais pour donner en partage une perception, un ressenti. Risquons le mot : une vision. La vision du jazz par Michel Arcens se situe à hauteur d’homme. C’est pourquoi nous conclurons sur ce sentiment que nous laisse la lecture d’« Instants de jazz » : le jazz selon Michel Arcens est un humanisme. Je n’ai trouvé nulle par ailleurs, concernant le jazz, enseignement plus juste.

 

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(Billie Holiday)

« Le futur féminin du jazz »: c’est le titre de l’épilogue d’ « Instants de jazz »…voici quelques-unes de ces femmes qui font le jazz de tous les temps…quelques-unes connues ou moins connues. Elles sont, pour nous, l’avenir. Par leurs présences…

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(Hellen Merrill, Carla Bley avec Charlie Haden, Anne Ducros, Virginie Teychené, Sarah Lenka)

Et maintenant la musique.

Pas nécessairement la plus attendue.

* John Coltrane: « Last performance at Newport »

http://www.musicme.com/John-Coltrane/albums/Last-Performance-At-Newport-8436019580639.html?play=01

* Miles Davis: « Workin’ »

http://www.musicme.com/Miles-Davis/albums/Workin%27-0888072300804.html?play=01

* Bill Evans: « Turn out the stars »

http://www.musicme.com/Bill-Evans/albums/Bill-Evans:-Turn-Out-The-Stars-the-Final-Village-Vanguard-Recordings-June-1980-0075597983159.html?play=01

* Thelonious Monk: « Its monk’s time »

http://www.musicme.com/Thelonious-Monk/albums/It%27s-Monk%27s-Time-0074646353226.html?play=01

* Virginie Teychené: « Portraits »

http://www.musicme.com/Virginie-Teychene/albums/Portraits-7619993002316.html?play=01

* Sarah Lenka: « Am I blue »

http://www.musicme.com/Sarah-Lenka/albums/Am-I-Blue-0826596031088.html?play=01

* Alain Gerber: « Le jazz est un roman » (produit par Jean-Jacques Pussiau)

http://www.musicme.com/Alain-Gerber/albums/Le-Jazz-Est-Un-Roman-0044006416021.html?play=01

 



Henri Cartier-Bresson, un regard sur la vie: « la photographie absolue »

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(photographie H Cartier-Bresson)

Les photographies d’ Henri Cartier-Bresson manifestent à leur façon la vérité de l’instant.

Les quelques lignes qui suivent, plus ou moins « empruntées » au livre de Pierre Assouline, « Cartier-Bresson, l’oeil du siècle » (Folio Gallimard), sont une petite tentative pour évoquer ce qu’il y a dans la photographie, dans l’acte de photographier, et qui en fait un art à part entière.

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(Henri Cartier Bresson)

« Si on veut comprendre Henri Cartier-Bresson , il faut se défaire de la conception traditionnelle du temps et en intégrer une autre, parfois anachronique, où le calendrier des faits ne coïncide pas nécessairement avec celui des émotions. »

C’est ainsi que Pierre Assouline s’exprime.

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(photographie Martin Munkacsi)

Et Henri Cartier-Bresson lui, dit à sa façon:

« J’ai soudain compris que la photographie peut fixer l’éternité dans l’instant…Il y a dans cette image (à propos d’une photo de Martin Munkacsi -ci-dessus- publiée en 1931) une telle intensité, une telle spontanéité, une telle joie de vivre, une telle merveille qu’elle m’éblouit encore aujourd’hui. La perfection de la forme, le sens de la vie, un frémissement sans pareil…Je me suis dit Bon Dieu! on peut faire ça avec un appareil… »

Ce qu’il y a dans le temps de l’émotion ce n’est pas ce qu’il y a dans le temps décompté.

Le temps de l’émotion est celui de la vie. Le temps de la vie est celui de l’émotion.

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(photographie H Cartier-Bresson)

En ce sens que l’émotion n’est rien d’autre que la vie qui s’éprouve elle-même; en tant que cette vie n’est rien d’autre que l’épreuve d’elle-même. 

Et Pierre Assouline encore:

« Vivre l’instant présent, il n’y a que cela de valable. La vie est immédiate et fulgurante. L’actualité appartient déjà au passé. Tel est l’enseignement de son Leica. »

Henri Cartier-Bresson a ces mots dans son texte intitulé « L’instant décisif »:

 » La photographie est, pour moi, l’impulsion spontanée d’une attention visuelle perpétuelle, qui saisit l’instant et son éternité. Le dessin, lui, par sa graphologie élabore ce que notre conscience a saisi de cet instant. La photo est une action immédiate, le dessin une méditation. »

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(photographie H Cartier-Bresson)

La photographie n’est pas un médium. Mieux, davantage: elle est cet instant lui-même, dans lequel et par lequel tout arrive.

« Photographier devient ainsi une sorte d’absolu. Le résultat est secondaire. Seul le geste importe, et la tension jusqu’à l’apothéose. James Joyce en donne l’idée la plus juste à la dernière ligne…et dernière page de son « Ulysse »: « …et son coeur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui. » (Pierre Assouline)

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(photographie H Cartier-Bresson)

Et à nouveau:

« Il devine qu’il a réussi un portrait lorsqu’il a capté non une expression ou une attitude, mais un silence intérieur. Quelque chose comme le vide installé entre l’instant et l’éternité. »

Pour que la photographie soit ce regard admirable, sans cesse étonnant, toujours étonné, foudroyé sans doute, ce regard sur la vie que nous propose Henri Cartier-Bresson il faut que tout se passe comme si la photographie était avant tout un regard de la vie. De la vie elle-même. Et, qu’ainsi elle soit, immédiatement, et donc hors de la temporalité, en dehors de ce temps qui s’écoule.

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(photographie H Cartier-Bresson)

Et plus encore qu’elle soit comme antérieure, c’est-à-dire fondamentalement première par rapport à ce temps tel qu’il nous apparaît le plus souvent.

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(photographie H Cartier-Bresson)

Comme le sont sans doute, toutes les créations artistiques.

Et c’est ainsi: « Une photo exceptionnelle relève du miracle, ou plutôt de la poésie. » 

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(photographie H Cartier-Bresson)

Et toujours: « Tout…invite à une méditation sur la part d’ineffable de cette étrange activité humaine qui a partie liée avec le temps et avec la mort…L’instant décisif…apparaît comme une rencontre fulgurante entre la réalité et la ligne de mire issue des rêves de pureté que nous portons en nous depuis l’enfance et que nous projetons sur elle.

Sans un certain état de grâce, Cartier-Bresson ne serait pas Cartier-Bresson. » (Pierre Assouline)

La photographie non plus. Quand elle se veut comme un art…

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(photographie H Cartier-Bresson)

PS: pour plus d’informations et de réflexion aussi à propos d’Henri Cartier-Bresson on peut aller directement, par l’un des liens du blog, sur le site de la fondation Henri Cartier-Bresson.

On peut, à propos d’un sujet connexe, se reporter à deux articles publiés dans ce blog:

* « Le temps invisible de la photographie » (publié le 10/09/2009)

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* « La danse et la photographie: esquisse d’une approche phénoménologique » (publié le 29/07/2009)

Dans une perspective différente, pourtant si proche, on pourra aussi lire le texte intitulé « Une photographie » (publié le 10/09/2009)



Les mystères de la danse: Ariane, le corps et la terre

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En ces temps que l’on peut faire remonter à quelques quinze siècles (?) plus tôt que la naissance de « notre époque », Dionysos aperçu à peine Ariane. Il l’épousa aussitôt.

C’était à Naxos. Thésée avait abandonné Ariane.

Ariane donna six enfants à Dionysos: c’était autant de clans ou de tribus nouvelles. Parties de Crète d’où le vin, dont leur père était le dieu, tire son nom qui, en ces temps-là, se disait « oinos ».

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Un peu plus tard, Dionysos plaça la couronne nuptiale d’Ariane parmi les étoiles. C’est « La couronne Boréale » que l’on appelle aussi « couronne crétoise ».

Ariane qui signifie « la très pure » est la femme, l’amie, l’amante, l’épouse et la mère. Au même instant. « Ariane … est la danseuse par excellence », trouve-t-on dans « La danse de Nietzsche », le livre de Béatrice Commengé (éditions Gallimard L’infini).

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Ariane dansa dans le labyrinthe de Cnossos: le labyrinthe était constitué d’un dallage qui indiquait la place des danseurs. Au cours de cette danse rituelle, malheur à celui ou celle qui ne suivait pas le bon chemin. Ariane, « très pure » était « parfaite » dans cet exercice.

Elle est la danse elle-même. Comme Dionysos fit de celle-ci, comme du vin, son plaisir, son art. A la danse et au vin pendant plusieurs siècles on rendit toutes sortes de cultes qu’on n’imagine pas aujourd’hui. Et dont la description ferait sans doute prendre leur auteur pour « demeuré ».

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Le vrai mystère: ce qui empêche Ariane de tomber sur les dalles du labyrinthe quand elle danse.

Elle doit, pour suivre le bon chemin, pour suivre « le fil » de la musique et celui de son propre destin et de sa vie, s’élever jusqu’à la voûte des étoiles.

Comment ce miracle est-il donc possible?

Est-ce grâce à la force de ses muscles et de son corps? Est-ce grâce à sa souplesse, à son bon appui? Est-ce grâce à « son désir d’envol »?

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Dans les mots de Zarathoustra et de Dionysos dont il est l’une des figures possibles, se trouve la réponse. C’est dans la joie, dans son sentiment de joie, d’épouse: d’amante, d’amie, de soeur et de mère donc qu’Ariane devient « danseuse ». Son « mystère » c’est qu’elle se « sent vivante ».

La conquête d’un équilibre toujours menacé et toujours reconquis comme dans le labyrinthe, tel est le propre de la danse, le propre de la vie.

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Zarathoustra a dit avec Nietzsche: « A qui les hommes doivent-ils le spasme de la joie de leur délivrance? A leur corps et à cette terre. »

C’est l’invisible qui est en nous qu’Ariane et la danse nous révèlent. Qu’ils nous font apercevoir, parfois. Toujours.



« Je rêvais ses rêves » ou la vérité indécise (…avec Jean-Philippe Toussaint)

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 (photo M A. janvier 2009 Girona)

Toute la vérité, rien que la vérité. C’est peut-être ce que nous dit Jean-Philippe Toussaint dans son dernier roman qui vient de paraître aux éditions de Minuit: « La vérité sur Marie ».

Il faut bien croire les écrivains, il faut bien croire les romans et la littérature. Sinon pourquoi les lirait-on ces pages qui passent sous nos regards? En outre, quand l’un de ces auteurs (pas le plus médiatique de la planète littéraire, et de loin) nous dit qu’il dit la vérité, pourquoi ne pas le croire?

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Mais comment croire Jean-Philippe Toussaint? Comment croire qu’après « Faire l’amour » et « Fuir », les romans de ses premières aventures avec Marie, le narrateur (l’auteur ?) va maintenant passer aux aveux: nous dire qui est véritablement Marie? Et la dévoilant se dévoiler enfin lui-même?

Non, cela est impossible: vous voudriez prendre au sérieux un romancier, même un romancier qui aurait beaucoup d’imagination et qui mettrait dans la tête d’un cheval improbablement enfermé dans un Boeing cargo, lui-même pris dans un orage au-dessus de Tokyo, des pensées et des sentiments proprement humains? Et cela, imperceptiblement, sans crier gare! (C’est aux alentours de la page 136: allez « voir », vous verrez bien!) Vous voudriez croire quelqu’un qui n’arrive pas à désigner l’un des principaux personnages de son roman par son prénom, par son vrai prénom.

Non, décidément Jean-Philippe Toussaint, n’est pas un écrivain sérieux.

Mais je plaisante: Jean-Philippe Toussaint est un grand écrivain et son dernier livre, « La vérité sur Marie » est un vrai bon roman!

Tout d’abord parce qu’il nous fait vivre des scènes haletantes, superbement décrites: des orages et des incendies, des cavalcades et des stupeurs.

Ensuite parce que Jean-Philippe Toussaint développe une conception de la vérité qui n’est pas celle de notre tradition, qui n’est pas celle de « l’Annonciation », conception, qui fait de toute vérité un secret révélé.

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 (« L’Annonciation » par Le Caravage)

La vérité n’est donc pas un dévoilement, elle ne procède pas (c’est à sa façon ce que nous dit ce roman) d’un dévoilement, elle n’aboutit pas à « être toute nue »! Comme l’iconographie nous la montre depuis des siècles.

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 (« La naissance de Vénus » par Boticelli, détail)

Ce que nous montre Jean-Philippe Toussaint, lui, c’est que la Vérité n’existe pas. Il nous montre qu’il y a sans doute des hypothèses, que l’on prend parfois pour la vérité mais qui ne sont que des vérités plus ou moins précises, toujours floues et, disons « subjectives ». Toute vérité n’est donc qu’ « indécise ».

« Je l’aimais, oui. Il est peut-être imprécis de dire que je l’aimais, mais rien ne pourrait être plus précis. » (page 57)

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Et surtout, en lisant « La vérité sur Marie », on verra comment Jean-Philippe Toussaint réussit à renverser, me semble-t-il, ce qu’avait fait Flaubert avec « Madame Bovary ». Jean-Philippe Toussaint n’est pas Marie, à l’instar de Flaubert qui pouvait dire le fameux: « Madame Bovary, c’est moi ».

C’est  Marie, c’est le personnage du roman qui donne vie à l’écrivain, qui est la vie de l’auteur et non l’nverse. C’est Marie qui pourrait dire: « Je suis Jean-Philippe. » En tout cas l’auteur, lui, peut bien dire la confusion:

« J’entendais le murmure de ses rêves qui s’écoulait dans son esprit…j’en étais venu, la nuit, à imaginer que je rêvais ses rêves. » (page 183)

 

Plus tard, c’est dans un monde dévasté, incendié que se clôt « La vérité sur Marie ». C’est à cet instant que la distance qui séparait le narrateur de Marie est abolie, à nouveau enfin abolie.

 » … et sur ta peau et tes cheveux, mon amour, subsistait encore une forte odeur de feu. » (page 205)

 

 



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