Une « contre-critique » de la photographie (chap I)

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 « Rien n’aura eu lieu que le lieu » (Stéphane Mallarmé)

Il y a quelque chose de surprenant dans tout ce qui s’écrit à propos de la photographie.

Ce qui est surprenant c’est que chaque fois, on y fait référence au temps et à l’espace, à la réalité, la vérité, la subjectivité et l’objectivité, à l’apparence et à l’être.

Et, cette référence est rarement « critique ». Ce qui veut dire qu’elle entreprend rarement une démarche qui définirait les propres fondements de la photographie, ce qu’est, fondamentalement, la photographie.  

Dans sa « Critique de la raison photographique » (Encre marine, éditions des Belles-Lettres) Jérôme Thélot, lui n’y va pas quatre chemins. Il se réfère dès le titre à la « Critique de la Raison pure » de Kant. Et, il s’inscrit, brillamment il faut le dire, dans une perspective authentiquement phénoménologique. (C’est Jérôme Thélot qui se réfère à la citation de Mallarmé rappelée ci-dessus, au début de son livre).   

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Mais cette « critique » qu’élabore Jérôme Thélot semble parfois si loin de ce qu’est la photographie, de ce qu’elle est profondément, que « L’instant » se propose d’esquisser une « contre-critique » des thèses proposées dans ce livre.

Et, en chemin, « L’instant » reformulera, à propos de l’art photographique, quelques points de vue déjà évoqués dans des articles antérieurs, notamment à propos d’Henri Cartier-Bresson ou de la danse et de la photographie par exemple.

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Jérôme Thélot nous dit que la photographie « livre bientôt au photographe son propre présent comme son passé.«  Entendons: « comme étant son passé », comme étant représentation de son passé, le mettant à sa façon face à celui-ci.

Il ajoute ainsi que le présent est alors pris dans chaque photographie comme « dans une représentation ».

Si Jérôme Thélot peut affirmer ceci en toute introduction de son travail, il faut bien que cette proposition, cette thèse, soit l’expression  d’une conception encore plus profonde. Le mérite insigne de Jérôme Thélot c’est que cette thèse est le fait d’une authentique ontologie: elle est une conception fondamentale de ce qu’est la photographie, ce qu’il l’appelle « le photographique ».

Cette thèse c’est que, « ce qui se trouve dit dans son nom de photographie, écriture de la lumière, est une essence telle que ce qu’elle déploie … dans les photos … c’est le monde - le monde que la lumière expose, et tel qu’elle l’expose. » (c’est l’auteur qui souligne)

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Ici, nous avons développé déjà dans des articles précédents une idée, disons, inverse. Celle selon laquelle « la lumière photographique » n’est, dans son principe, dans son essence qui est aussi bien sa « matière », qu’une « lumière invisible », intérieure et absolument « hors du monde ».

Jérôme Thélot, dès qu’il porte l’affirmation citée ici, approche l’aporie sinon la contradiction, sinon l’empêchement et en tout cas la difficulté.

Il écrit ceci:

« …inversement…l’essence des individus vivants -la subjectivité de tout homme réel- n’appartient pas…à la lumière, au règne de laquelle elle demeure largement étrangère… »

et d’opposer sous le concept « d’ambivalence affective »  « le radical dehors » de la photographie d’une part et le spectateur comme « tout autre que ce monde lumineux » d’autre part.

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Alors qu’il convient bien plutôt de comprendre (et peut-être de montrer ou de démontrer, convenons-en) que si la photographie est un art c’est parce qu’elle a ce pouvoir de faire surgir dans un seul et unique mouvement et le sujet, et le photographe et le spectateur. (Nous y reviendrons dans un prochain article).

La photographie est ainsi, peut-être, la preuve la plus éclatante qu’entre la subjectivité en tant qu’auto-affection, dans son plus intime soi-même, en tant que soi qui se ressent soi-même, dans le plus secret et le plus invisible d’elle-même d’une part et la lumière du monde, de l’extériorité d’autre part, il n’y a pas de différence. Pas de différence possible. Il n’y a pas deux mondes qui seraient étrangers l’un à l’autre et qui pourraient exister l’un sans l’autre. (Nous y reviendrons aussi).

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Ca n’est pas -pour le dire autrement- (et pour revenir au « futur antérieur » de Mallarmé tel que le décrit Jérôme Thélot) ça n’est pas le présent qui se livre comme passé mais peut-être bien davantage, le passé qui se livre comme présent.

Et davantage: le présent de la photographie, celle qui se saisit, celle en train de se faire, dans le studio, comme devant la mer ou au pied de la montagne, de même que celle qui se trouve contemplée par un spectateur, toutes deux échappent et au temps (et donc au passé, au présent et au futur fut-il antérieur) et à l’espace.

Pour cette unique raison que la photographie ne nous montre jamais un objet, jamais un monde, un monde obscur qui n’apparaîtrait alors que parce que la lumière, (dans sa clarté et dans celle du laboratoire -chimique ou virtuel- qui non seulement la restituerait mais en quelque sorte la provoquerait), nous le révélerait.

La lumière de la photographie n’est pas la lumière du monde extérieur.

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Jérôme Thélot le pressent mais reste semble-t-il cependant comme enclos dans une approche de la photographie qui demeurerait empreinte de ces a priori selon lesquels elle représente toujours et elle représente toujours quelque chose comme le monde.

Il prononcera ainsi cette phrase « définitive »: « ces photos qui sont du dehors et ne peuvent être rien d’autre. » (page 48)

Mais les photographies ne sont pas « du dehors », elles ne montrent rien des objets ou des faits du monde. Elles ne sont qu’une subjectivité en train d’être. Ou bien celle du portrait (de la jeune fille ou du vieillard, de la personne en tout cas) ou bien celle du photographe lui-même ou bien encore celle du spectateur de l’exposition.

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Ou alors les photographies sont documentaires, informatives et dans ce cas elles ne prétendent pas être constitutives d’une esthétique; elles ne sont pas de l’art.

Si elles sont de l’art, alors elles sont abstraites, abstraites du monde et non pas reflet du dehors qu’est ce monde-ci ou ce monde-là.

Si elles sont de l’art, elles sont la manifestation subjective d’une subjectivité. Elles sont une « émotion » (une sorte d’affection par soi-même, une « manifestation » de celle-ci), le fruit d’une « émotion », cette « émotion » elle-même et aussi la source d’une « émotion ». Et c’est même seulement dans ce dernier cas qu’elles sont pleinement création, « sculpture artistique ».

Car la photographie n’est pas un « média » (ou un « médium », un intermédiaire). La photographie est un art. Elle fait surgir le « soi » et mieux encore elle donne son « soi » au « soi » lui-même.

Et, si comme le dit Michel Henry (philosophe que nous avons déjà cité maintes fois ici-même et auquel aussi se réfère Jérôme Thélot) « la subjectivité n’a besoin d’aucune médiation pour faire l’expérience de sa propre vie » (in « Philosophie et phénoménologie du corps » éditions PUF) alors la photographie exprime la vie, elle est un instant de cette vie.

Car le photographique -pour reprendre la très juste formule de Jérôme Thélot- est subjectif, il est subjectivité.

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(les photographies de cet article sont de M Arcens)

Avant de poursuivre -une autre fois, dans un prochain article- cette « contre-critique », un instant avec Hervé Guibert, parlant des photographies de Jean-Claude Larrieu:

« … ses photos ne ressemblent à aucune autre, parce que au lieu de la satisfaction graphique pour les lieux, ou la dérision pour les personnages, elles arrivent à tirer une chose vraie et profondément humaine, un sentiment. » (in « La photo, inéluctablement » éditions Gallimard)

 

 



Sur le chemin des Busclats: approche de René Char

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(par Nicolas de Stael)

Dansons aux Baronnies

En robe d’olivier

l’Amoureuse

avait dit:

Croyez à ma très enfantine fidélité.

Et depuis,

une vallée ouverte

une côte qui brille

un sentier d’alliance

ont envahi la ville

où la libre douleur est sous le vif de l’eau.

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René Char est sans doute l’un des poètes du XX° siècle les plus fascinants. Sinon même celui qui est fascination. Par sa clarté. Par son obscurité. Sans que celles-ci constituent un quelconque oxymore. Char est éclairant. Il est aussi aveuglant. Mais le plus souvent, pas au même moment. Ou alors ça n’est pas dans la même lecture.

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(par Nicolas de Stael)

Les commentaires de Char sont nombreux. Ils ne sont pas toujours sources de bonheur; je veux dire que, trop souvent, ils me paraissent dissimuler et même parfois dissiper le poème quand ça n’est pas l’oeuvre tout entière.

Il leur manque souvent la simplicité que Char, il me semble, aimait.

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Ca n’est pas à l’intelligence de la raison, du calcul, du décompte que René Char s’est jamais adressé. (Il disait je crois, qu’elle « divisait »). Mais à celle de l’immédiateté de la vie en train de se vivre ou à celle du désir, ou à celle de la volonté, du projet de l’audace, du courage le plus inouï parce que le plus indispensable. A celle du risque.

On ne s’attachera pas ici au moindre commentaire de René Char.

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Parce qu’il  y a, comme cela, des oeuvres qui sont elles-mêmes. Elles n’ont besoin de rien d’autre qu’elles pour demeurer dans leur génie.

On notera seulement que le livre de Laurent Greilsamer « L’éclair au front » (éditions Fayard) est la biographie la plus admirable qui soit. Parce qu’elle nous conduit comme en proximité et en voisinage de René Char. Sans prétendre pour autant tout expliquer.

Ce que l’on peut faire avec René Char, c’est s’approcher…seulement s’approcher, un peu.

Ce que l’on peut faire avec René Char, c’est essayer de trouver l’un de ces chemins, l’un de ces sentiers, l’une de ces pentes qu’il devait parfois parcourir du côté de L’Isle-sur-Sorgue.

Et peut-être comprendrons-nous qu’un jour, ou bien qu’un soir, à la tombée du soir, ce n’est pas nous qui nous approcherons de Char mais peut-être bien, lui qui s’approchera de nous.

Voici pourquoi, aujourd’hui « L’instant » ne dira rien d’autre, aujourd’hui, que quelques textes de René Char.

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(par Paul Klee)

Dieux et morts

Nuls dieux à l’extérieur de nous, car ils sont le fruit de la seule de nos pensées qui ne conquiert pas la mort, la mort qui, lorsque le Temps nous embarque à son bord, chuchote, une encablure en avant.

Ô délices, ô sabotages!

Roule le roc, éclate l’arbre,

Conspué soit l’innocent.

« Voilà le temps des assassins! »

C’était beaucoup et c’était peu.

Voilà le temps du suintement!

Voilà le temps des instructeurs!

Voilà le temps des délateurs!

*

Refuse les stances de la mémoire.

Remonte au servage de ta faim,

Indocile et dans le froid.

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(par Joan Miro)

Ebriété

Tandis que la moisson achevait de se graver sur le cuivre du soleil, une alouette chantait dans la faille du grand vent sa jeunesse qui allait prendre fin. L’aube d’automne parée de ses miroirs déchirés de coups de feu, dans trois mois retentirait.

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A la santé du serpent

Je chante la chaleur à visage

de nouveau-né, la chaleur désespérée;

*

Au tour du pain de rompre l’homme,

d’être la beauté du point-du jour.

*

Celui qui se fie au tournesol ne méditera pas dans la maison.

Toutes les pensées de l’amour deviendront ses pensées.

*

Dans la boucle de l’hirondelle un orage s’informe, un jardin se construit.

*

Il y aura toujours une goutte d’eau pour durer

plus que le soleil sans que l’ascendant du soleil soit ébranlé.

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(par Georges de La Tour)

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Références:

* « Dans l’atelier du poète » René Char (collection Quarto éditions Gallimard)

* « René Char » Cahier de l’Herne

* « Faire du chemin avec… » Marie-Claude Char (éditions Gallimard)

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 * en musique « Le marteau sans maître » avec l’Ensemble intercontemporain » et Pierre Boulez

http://www.musicme.com/Ensemble-Intercontemporain/albums/Boulez:-Le-Marteau-Sans-Maitre;-Derive-1-&-2-8888880002295.html?play=01

sans oublier cet enregistrement (CD) où René Char lit quelques-uns de ses poèmes…et où sa voix, présente, nous parle intensément.

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Fernando Pessoa: une existence hors du temps

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(photographie M Arcens)

« Mon regard aussi bleu que le ciel

est aussi calme que l’eau au soleil.

Il est ainsi, et bleu et calme,

parce qu’il n’interroge ni ne s’effraie… »

(Le gardeur de troupeaux XXIII, Poésie/Gallimard)

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 (phtographie M Arcens)

Fernando Pessoa (1888-1935) est un écrivain à propos duquel les commentaires les plus courants (et qui portent alors sur les noms d’emprunt qui furent les siens, à l’instar du philosophe danois Soren Kierkegaard, sur les « hétéronymes » donc) masquent ou déforment parfois le génie.

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« L’instant » se propose d’ouvrir aujourd’hui une autre approche, de cheminer un moment au voisinage de Pessoa, sur une autre route. Parfois contraire aux analyses souvent réitérées.

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Laissons donc Pessoa venir simplement jusqu’à nous: écoutons-le en quelques-uns de ses poèmes.

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« Lorsque l’été passe sur mon visage

la main légère et chaude de sa brise,

je n’ai qu’à éprouver du plaisir de ce qu’elle soit la brise

ou à éprouver du déplaisir de ce qu’elle soit chaude

et, de quelque manière que je l’éprouve,

c’est ainsi, puisqu’ainsi je l’éprouve, qu’il est de mon devoir de l’éprouver. »

(Le gardeur de troupeaux XXII)

Si on le dit de façon « théorique », Pessoa définit ce qu’il est, ce que nous sommes, disons la subjectivité, comme « épreuve ».

Je suis parce que j’éprouve.

« J’éprouve, donc je suis. » A l’opposé de la pensée. A l’opposé du « cartésianisme ». A l’opposé de la pensée comme science « galiléenne ».

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Pessoa écrit aussi:

« Je cherche à dire ce que j’éprouve

sans penser à ce que j’éprouve.

Je cherche à appuyer les mots contre l’idée

et à n’avoir pas besoin du couloir

de la pensée pour conduire à la parole. »

( id XLVI)

L’épreuve est avant la pensée, elle en est l’opposé.

L’épreuve est au commencement. Ce n’est qu’après que vient la pensée.

C’est quand la nuit tombe que s’envole l’oiseau de Minerve.

Mais, nous dit Fernando Pessoa, il y a une parole de l’épreuve qui n’a pas besoin de la pensée.

L’épreuve peut s’exprimer, par les mots.

Et comme telle.

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C’est le premier des « Poèmes désassemblés »: le voici tout entier.

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« Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre

pour voir les champs et la rivière.

Il ne suffit pas de n’être pas aveugle

pour voir les arbres et les fleurs.

Il faut également n’avoir aucune philosophie.

Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres: il n’y a que des idées.

Il n’y a que chacun d’entre nous, telle une cave.

Il n’y a qu’une fenêtre fermée, et tout l’univers à l’extérieur;

et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait,

et qui jamais n’est ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre. »

Pessoa nous dit que l’épreuve de ce que nous voyons ne se confond jamais avec ce que nous voyons, avec la chose, avec l’extérieur, avec l’univers, avec le monde. L’épreuve du monde n’est pas le monde. Elle est nous.

Et peut-être alors ne sommes-nous pas de ce monde…

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(photographie M Arcens)

« Je n’arrive pas à comprendre comment on peut trouver triste un couchant.

A moins que ce ne soit parce qu’un couchant n’est pas une aurore.

Mais s’il est un couchant, comment pourrait-il bien être une aurore? »

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Et, dans le premier des « Poèmes retrouvés », publiés seulement en 1960, ceci:

« Toutes les opinions sur la nature qui ont cours

n’ont jamais fait pousser une herbe ou naître une fleur.

Toute la somme des connaissances relatives aux choses jamais ne fut chose à quoi je pusse adhérer autant qu’aux choses.

Si la science entend être véridique, est-il science plus véridique que celle des choses étrangères à la science?

Je ferme les yeux et la terre sur laquelle je me couche

a une réalité si réelle qu’il n’est jusqu’à mon échine qui ne le sente.

Quel besoin ai-je de ratiociner si j’ai des épaules? »

Ca n’est pas entre les choses et l’épreuve que j’en fais qu’il y a une différence irréductible mais bien plutôt entre cette épreuve et les choses elles-mêmes d’une part, et les idées d’autre part. 

Si j’ai des épaules, si j’existe, si je suis moi, si je suis ce que je suis alors, ce qui me fait être moi, mon être, c’est précisément d’exister, de vivre, de ressentir: d’éprouver, d’être cette épreuve.

La réalité est cette épreuve elle-même.

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Cet autre poème parmi les « Poèmes desassemblés » dit ceci:

Vis, dis-tu dans le présent;

ne vis que dans le présent.

*

Mais moi je ne veux pas le présent, je veux la réalité;

je veux les choses qui existent, non le temps qui les mesure.

*

Qu’est-ce que le présent?

C’est une chose relative au passé et à l’avenir.

C’est une chose qui existe en fonction de l’existence d’autres choses.

Moi je veux la seule réalité, les choses sans présent

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Je ne veux pas inclure les choses dans mon schéma.

Je ne veux pas penser les choses en tant que présentes: je veux les penser en tant que choses.

Je ne veux pas les séparer d’elles-mêmes, en les traitant de présentes.

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Je ne devrais même pas les traiter de réelles

Je ne devrais les traiter de rien du tout.

Je devrais les voir, simplement les voir;

les voir jusqu’au point de ne pouvoir penser à elles,

les voir hors du temps, hors de l’espace,

les voir avec la faculté de tout départir, fors le visible.

Telle est la science de voir – qui n’en est pas une.

 

Le temps et l’espace ne sont pas les catégories qui permettent de définir la réalité, de la comprendre. Ni même et surtout d’être nous-mêmes cette réalité.

Le temps qui se mesure est un temps comme spatialisé et il ne dit rien, ni sur moi, ni sur les choses elles-mêmes.

L’Etre n’est pas du temps. L’Etre n’est pas le temps.

Ni même du présent. Le présent n’est qu’un terme relatif au passé et au futur, au temps mesurable.

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(photographie M Arcens)

La réalité première qui est cette épreuve que je suis est hors du temps. Elle est hors du monde en ce sens que le monde ne serait qu’espace et que temporalité.

Mais cette réalité première est par définition le fondement de toute réalité. Elle est cette épreuve qui est moi. On peut dire qu’elle est l’existence que je suis: elle est ce que sont mes épaules lorsque je m’allonge sur le sol, sur la terre et que je ferme les yeux.

Alors seul, l’instant, dans son éternel retour, est le langage qui définit mon existence et ma vie hors du monde, hors du temps: ici, maintenant. Eternelle. 

Le langage de l’instant est multiple, pourtant.

Il est toujours celui de l’amour. Il ne s’en distingue pas.

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(photographie M Arcens)

« Haut dans le ciel est la lune printanière.

Je pense à toi, et complet je m’éprouve.

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Par les champs vagues court jusqu’à moi une brise légère.

Je pense à toi, je murmure ton nom; et je ne suis pas moi;

je suis heureux. »

(Le pasteur amoureux)

L’amour! Où je suis enfin complet, complet comme épreuve de moi et pourtant je ne suis pas moi: en étant pleinement moi, je suis toi. En étant toi, je suis enfin moi-même.

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L’amour! Seul l’amour peut cela.

 



« Dans ton pays » ou « un poème retrouvé »

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(photographie M Arcens)

Dans ton pays

« …avançant le bras, on peut toucher parfois, dans la distance entre deux êtres, un instant du rêve de l’autre, qui va sans fin. » (Yves Bonnefoy. « Ce qui fut sans lumière »)

 

Les nuages passaient au loin, aux confins de la plaine. D’autres s’attardaient au bord de la mer.

Quand elle était accueillante ou lorsque que la tempête approchait.

Il y avait des maisons sur les collines et quelques villages se cachaient encore au creux des heures et des forêts.

La ville, elle, était incessante.

A l’heure de midi le vent s’agitât dans les arbres.

Dans la fulgurance fugitive de l’instant soudain surgit l’éclair.

La paix avait gagné et l’été ne pourrait plus jamais s’effondrer.

Le temps s’immobilisait enfin.

(M.A. mai 2009)

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(photographie M Arcens)

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(photographie M Arcens)

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(photographie M Arcens)

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(Yves Bonnefoy)

Selon le poète et traducteur Yves Bonnefoy « la poésie n’est pas identifiable à une vérité formulable; c’est rechercher le contact avec ce que la vie a d’immédiat… »

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Pierre Alechinsky a souvent illustré les poésies d’Yves Bonnefoy.

Il écrit un jour:

« J’aurais compris davantage ou encore moins, ou rien comme dans la plupart des rêves. »

On peut aussi écouter l’une des oeuvres de la musique d’aujourd’hui parmi les plus réussies: « L’homme de fumée » de Pascal Dusapin.

Cet opéra est l’une des plus belles « résonnances » de la poésie de notre temps.

C’est en cliquant sur le lien ci-dessous et en tout cas, sur le site musicme.

 http://www.musicme.com/Alain-Altinoglu/albums/Perela-L%27homme-De-Fumee-(Integrale)-0822186821688.html



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