L’écriture, décidément : « Les Pierres filantes » par Livane Pinet

L'écriture, décidément :

C’est l’invention d’une écriture. Ou peut-être même de l’écriture, de toute écriture. C’est ce dont nous parle dans une langue fascinante « Les Pierres filantes », le roman de l’écrivaine Livane Pinet (L’Atelier Contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur).

Livane Pinet a déjà publié des poèmes (« Qu’avez-vous oublié ? » 2006, « La part d’ombre » 2009, « A personne d’autre », 2015) ainsi qu’un essai « Yves Bonnefoy ou l’expérience de l’Etranger », 1998). Elle a également en 2018 signé la traduction avec Jean-Yves Masson des « Lettres sur la poésie : correspondance avec Dorothy Wellesley » de William B. Yeats.

 

Si « Les Pierres filantes » est un premier roman – mais y a-t-il à proprement parler des « premiers romans » ? ne sont-ils pas tous des aboutissements, plutôt que des commencements, premiers romans qui, par définition, seraient exceptionnellement des réussites et généralement, des tentatives ? – il faut plutôt l’aborder, non comme l’achèvement d’un travail ou d’une œuvre pas plus que son initiation, mais tel qu’en lui-même, avec la confiance qu’il inspire dès les premières lignes. Et se laisser alors emporter, à la fois par la curiosité (que va-t-il arriver ? pourquoi ? de qui est-il maintenant question ?…) et par une sorte de magie. Car il y a sans doute de la magie, en tout cas du mystère, des secrets et des énigmes, dans l’écriture des « Pierres filantes ».

 

Tout se passe comme si Livane Pinet savait nous emporter, nous conduire avec une infinie discrétion vers son monde, au cœur de sa pensée, avec ses mots ou plutôt avec ses sentiments, avec une sensibilité singulière, en partageant l’aventure étrange, mais pourtant aussitôt familière, d’une héroïne cependant insaisissable dont on se prend à aimer les trois prénoms comme autant de figures d’une unique personne.

 

On lit chaque page des «Pierres filantes » en espérant la suivante et en se demandant quel sera le dénouement.

Mais il suffit ici, pour conclure, de redire que l’écriture, précisément, est en quelque sorte le lieu où se dévoilera la réponse à toutes les questions : celles du lecteur, celles de l’héroïne. L’écriture, décidément…



« Sophocle, la condition de la parole » par Jérôme Thélot : une poétique générale

Voici comment ce qui pourrait être une analyse détaillée, approfondie, méticuleuse des tragédies de Sophocle devient un livre essentiel, un livre sur « la condition de la parole » (c’est son sous-titre), mais plus encore peut-être (ou alors, ainsi même) sur la condition de l’homme.
Jérôme Thélot qui vient de publier « Sophocle », édité de fort belle manière par Desclée de Brouwer, n’a jamais écrit à propos de la littérature comme si elle était une activité parmi d’autres, une esthétique à comprendre comme un art qu’il faudrait aborder comme une seule « forme ».

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C’est pourquoi il nous montre ici – ou plutôt il démontre en toute clarté – que Philoctète, le personnage de l’avant-dernière des pièces de Sophocle parvenues jusqu’à nous et à laquelle il donne son nom, est « l’inventeur d’une parole aussi vibrante que ses flèches … à la fois enracinée dans la vie immédiate des besoins fondamentaux du corps et rendue, pourtant, à la langue du monde… Philoctète le poète quittant son île la doue de sens, la sauve par sa parole, par cette parole de poésie dont le monde de la guerre, où il rejoint les siens, pourra garder mémoire et transmettre l’appel. »

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Ni Philoctète, ni les autres tragédies de Sophocle ne sont à lire ou à comprendre seulement comme des débats « moraux » comme on le fait généralement. En tout cas, le plus souvent. Où l’on s’émeut pour Électre ou pour Antigone, où l’on se lamente sur le sort d’Œdipe.

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Au tout début du livre, Jérôme Thélot définit son travail en ce sens précis que les tragédies de Sophocle doivent être considérées « comme porteuses d’une poétique générale ». L’œuvre de Sophocle est  « une pensée de la parole par elle-même » comme le souligne l’auteur. Et il ajoute aussitôt qu’il s’agit là d’ « une invention de la poétique, au double sens de ce mot : une affabulation et une découverte  des conditions de la parole, une mise en image et une réflexion de ses fondements. »

Ici se situe non pas l’originalité du propos mais toute sa profondeur. Saisissante pour le lecteur.

On ne peut plus désormais entendre Sophocle de la même manière.

On en comprend ici, désormais, le génie, dont l’analyse constitue le dévoilement rigoureux et si éclairant.

(Les textes soulignés, le sont par l’auteur)



« La hache », l’art caché de la littérature par Alain Gerber

Alain Gerber a écrit à ce jour plus de soixante ou soixante-dix livres.

Il a connu de grands succès. Il a été couronné par plus plusieurs prix littéraires prestigieux.

Il a acquit une notoriété, outre celle d’écrivain, de « critique » de jazz, tâche qu’il a souvent abordé bien davantage par l’art de l’écriture que par celui – si toutefois il s’agit d’un art, mais ce n’est pas cependant impossible – du journalisme.
Il nous revient aujourd’hui avec un roman intitulé « La hache », publié aux éditions Ramsay.

Un livre signé Alain Gerber ne peut pas rester fermé. Il faut l’ouvrir. Ne rien céder, pour soi-même, et s’y plonger tout entier.
On sera peut-être surpris par cette histoire. Elle déroute tout d’abord. Avant de devenir presque familière. Même si la sympathie avec la presque totalité des personnages est impossible, « La hache » est, très vite, un roman auquel on s’attache. Sans doute, en premier lieu, parce qu’on se demande sans cesse ce qui va bien arriver. Il s’est passé quelque chose, quelque chose de terrible, on en est certain, même si, très précisément on ne sait pas quoi. Mais ce n’est pas cette horreur sans doute, qui nous obsède, mais au contraire ce qui va advenir. Qui en sera la conséquence assurément. Mais laquelle, telle est la question, la première question. Voici venu, pourrait-on dire, le temps de l’art du « suspense ».

Mais il ne s’agit que de la première question. Parce qu’en réalité on ne saura pas grand-chose. On ne saura même pas dans quel pays cela se déroule. Un pays chrétien, orthodoxe en l’occurrence,  d’Europe centrale, de l’Est…ou d’ailleurs. Et lorsqu’on pense avoir découvert une réponse à ce genre d’interrogation (et elles sont nombreuses, de toutes sortes) voici que l’on découvre que nous avons fait fausse route. Ou bien même que cela importe peu: maintenant c’est à tout autre chose qu’Alain Gerber nous intéresse. Pour, très vite, nous renvoyer une nouvelle fois sur un chemin de traverse.

 

Et puis, finalement, on se dit que cette histoire, sombre, terrible, effrayante c’est celle de notre monde. C’est celle du monde lorsqu’il est au bord du chaos. Ou plutôt celle du chaos du monde que nous vivons. Alors, peu importe où cela se déroule. Parce que nous savons désormais que c’est chez nous. Que nous soyons d’ici ou d’ailleurs. Lorsque les temps vacillent que dire d’autre ? Pourquoi ne pas passer de leurres en ellipses, de fausses routes en chemins qui ne mènent nulle part ? C’est sans doute là que se trouve l’art du romancier: dans l’évitement, dans le fait de provoquer plus de mystères et d’interrogations que d’éclairages, de compréhension, de raison. Lorsque cet art du non-dit nous fait ressentir l’effroi et l’inquiétude qui nous habitent.

Bientôt, avant même d’être parvenu au terme de ce livre – a-t-il une « fin » ? ou nous emmène-t-il jusqu’à des limites qui n’en finissent pas de s’éloigner plus nous avons l’impression de nous en approcher – on se dira que, dans cet « exotisme » apparent d’une contrée peu amène, étrangère donc dans tous les sens du terme, pour ne pas dire « barbare », c’est sans doute de nous qu’il est ici question. Cette étrangeté, cette barbarie précisément, n’est-ce pas la civilisation lorsqu’elle décline, au moment où elle s’incline sous son propre fardeau?

 

Mais « La hache » c’est peut-être plus encore que l’histoire du monde lorsque sa lumière semble s’effacer à l’horizon, le roman de la littérature tout entière. Parce que ce qui est dit, ce qui nous parle, n’est pas écrit, n’est pas « dit », pas « exprimé ». Même pas véritablement suggéré. Le roman, la littérature tout entière ne décrit pas, ne raconte pas. Même lorsqu’il arrive qu’elle s’y emploie – et rien n’empêche qu’elle le fasse; elle ne s’en est pas d’ailleurs jamais privée – son art lui-même, son art tout entier, c’est de ne pas tout dire, de dire autrement, autrement qu’avec les mots de la description objective. Un roman sur le monde d’aujourd’hui est à l’encontre d’un ouvrage de sociologie. Même et surtout s’il veut parler du même sujet.

Avec « La hache » Alain Gerber a atteint – il est donc allé encore plus loin, et ce n’est pas la première fois dans son œuvre- à l’essence la plus profonde de la littérature.



« Souvenirs d’une invisible » par Alain Gerber

Souvent, dans un roman, il y a une histoire. On pourrait dire aussi « une narration ». Souvent il y a des faits, en tout cas la relation de ceux-ci. Il y a une mise en perspective d’événements plus ou moins ordinaires ou extraordinaires.

« Souvent » : parce que parfois les choses sont un peu différentes. Mais cela est rare et les lecteurs, généralement, évitent ce genre de littérature.

Ici, dans le beau roman qu’Alain Gerber signe un peu comme s’il était une sorte de revenant – un heureux « revenant » pour tous ceux et toutes celles qui ont aimé sa musique d’autrefois, d’il y a déjà longtemps comme « Une sorte de bleu » en 1980 jusqu’à plus récemment avec « Blues » l’un de ses chefs d’œuvre (il y en a plusieurs à dire vrai) – roman qui porte le titre énigmatique de « Souvenirs d’une invisible » (Marivole éditeur) il y a toute une histoire. Ce récit c’est celui d’une exilée russe et juive à la fois dans la France du XX°. Dans le meilleur de celle-ci et dans le pire aussi. A Belfort, ville natale de l’écrivain.

Voici qui est aussi bien extraordinaire que tout à fait « ordinaire ».

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Ici, comme il a été dit, il y a une histoire et, en quelque sorte, une vie, toute une vie, celle de l’héroïne. Qu’il vaudrait peut-être mieux qualifier de « personnage central ». Même si, d’une certaine façon, Sonia Breldzerovsky a parfois les traits d’une héroïne.

Cette histoire donc, son histoire, se déroule au cours d’une narration somme toute simple, même s’il y a ici souffrance, joies, bonheurs, hésitations, erreurs, tout cela mélangé.

La vie de Sonia pourtant est exceptionnelle. Mais en même temps, si elle n’est en rien banale, si à ce seul degré de lecture, elle retient notre propre souffle, comme souvent chez Alain Gerber, il y a dans ces « Souvenirs d’une invisible » quelque chose d’encore plus fascinant. D’autant plus remarquable il faut le dire d’entrée que ce « second degré » est présent de bout en bout, de la première à la dernière page et cela « sans jamais montrer son nez » un seul instant.

 

L’histoire donc de « l’invisible » Sonia Breldzerovsky c’est bien, sinon l’essai de la relation même de ce qui ne se voit pas, mais qui est cependant, à la fois la vie et la littérature.

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Un roman n’est pas un récit historique. Ce dernier ne peut être que l’œuvre des historiens et si la vie de quelques grandes figures de l’Histoire du monde a parfois eu des « accents » romanesques ce n’est que par métaphore.

Dans un roman il y a en premier lieu … ce qui ne s’y trouve pas. Il y a dans le fondement même de la littérature ce que l’on pourrait dire des « absences », des « creux », des « manques » et des manquements ».

Ils sont quelques-uns dans ce que l’on apprend de Sonia. Mais ils sont infiniment plus nombreux ceux que l’on imagine, que l’on rêve, auxquels on croit encore plus qu’à tous les autres.

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Et ce sont ces derniers qui font de ce livre sa rareté : là ou, précisément, au moment même où il en fait en quelque sorte l’ellipse, au moment précis où il évite de le faire, Alain Gerber nous dit comme un tour de force lui aussi invisible tout ce qu’est le roman. Tout ce qu’est la littérature : écriture et lecture aussi sans doute.



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