« Eloge de la trahison »: une histoire très littéraire

C’est un livre qui n’en est pas un…

Il faut penser, en le lisant, après l’avoir lu, qu’il a l’air de ce qu’il est. Mais qu’il est aussi bien davantage.

Quand on lit « Eloge de la trahison », le livre que Jacques Aboucaya vient de signer aux éditions du Rocher, on découvre une œuvre faite de mille choses : de références multiples, d’une intelligence malicieuse et drôle, d’une écriture élégante et joyeuse – le narrateur s’amuse autant qu’il nous intrigue et nous abuse, et nous fait sourire et souvent rire,s’il ne nous effraye pas parfois – jusqu’à une « chute » digne d’un film d’Hitchcock.

Cela est beaucoup. Et cela suffirait largement à mettre cet ouvrage « en première ligne » des quelques pages de « L’Instant ».

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Mais il y a autre chose. Car tout cela c’est ce qu’« Eloge de la trahison » semble être : ce que ces quelques cent trente cinq pages nous disent de toute évidence.

Seulement voilà, « Eloge de la trahison » c’est aussi une traîtrise. « Eloge de la trahison » ne nous ment pas. Non,
Jacques Aboucaya – quoi qu’il en dise, sans doute ! – reconnaît dans latrahison tout ce qui fait la vie. Si c’est le cas, croyez-vous qu’il n’aurait pas profité de l’aubaine de signer un tel ouvrage, pour trahir son lecteur ?

Ou bien il ne l’a pas fait et il ne pense pas véritablement ce qu’il dit. Ou bien il est sincère – ce que je crois, faut-il le
répéter ? – et alors, il y a là quelque détournement du sens, quelque mise en abîme peut-être, quelque autre piège au détour d’une formule ou d’un chapitre, qui ne sont là que pour nous abuser et trahir notre naïveté, notre confiance de lecteur.

Pour essayer de démasquer la trahison (faut-il la dévoiler toujours, est-ce même possible ? rien n’est moins certain ; mais,
pour une fois, le cas étant trop grave pour le coup, il m’a paru de mon devoir d’avertir le lecteur !) pour démasquer sinon le traître, mais au moins ce qui se cache dans ce livre, je ne sais s’il faut être grand clerc ! Je ne pense pas. Bien au contraire. Il faut se laisser aller. Il faut se laisser aller au fil de l’écriture, de la littérature, de la vie.

Le livre s’ouvre sur une citation qui nous dit : « Si de la vie tu supprimes la trahison, qu’y laisseras-tu ? » L’auteur de cette interrogation est un écrivain espagnol du nom d’Eduardo Zamacois qui donne au livre le ton borgésien que son auteur ne désavouera certainement pas – et y a-t-il un auteur plus « traître » que ce génial argentin de Borges qui d’une référence savante passe sans trembler à une autre parfaitement inventée ? – cela doit éveiller toute notre attention. C’est un « signe » que Jacques Aboucaya n’aurait pas du placer en évidence. Il s’est trahi en quelque sorte lui-même. Il a laissé plus qu’un indice, un aveu !

La preuve définitive, la voici : l’auteur défend sans cesse le paradoxe, il nous fait comprendre que ce sont nos contradictions qui nous font vivre, que nous n’espérons que parce que nous pouvons renoncer à nos engagements et que c’est toujours plus ou moins par la queue que le diable se poursuit.

En fait, ce que « Eloge de la trahison » nous dit (mais sans le dire véritablement, sans le dire ouvertement – quoi que… quand on relit… on puisse, il est vrai, penser autrement sur ce point précis) c’est que la littérature est une trahison. Que la littérature est d’abord trahison. Qu’il faut être un traître pour écrire, qu’il ne faut pas prendre les choses comme il semble qu’elles sont pour faire un livre. Non pas que les livres mentent. Bien au contraire. La littérature dit la vérité, la réalité et la vie. C’est pour cela qu’elle est fondée sur la trahison la plus profonde et sans doute, la plus indicible.

« Eloge de la trahison » en fait, est un hommage à la littérature, une sorte d’histoire littéraire et quelque chose comme le plus important commentaire de texte, de tous les textes passés, présents et futurs – un peu comme Borges, encore lui, l’aurait imaginé – qu’il nous ait jamais été donné de lire.



En apparence ou la nudité du monde

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En apparence

Elle danse, là-bas sur l’herbe fraîche du jardin.

Elle danse ici, sur les feuilles légères, devant sa maison.

Elle boit seulement le souffle du vin. Et jamais à la coupe.

Dans mon rêve je ne la vois pas, mais je la suis : un papillon vole au-dessus de son épaule.

 

Les mots maintenant, sont emportés par le vent.

Sur l’impossible nuage toute ma certitude est bâtie. Tel est mon désir, ma volonté : je pâlis au seul nom de cette ville oubliée.

Dans l’inclémence de l’hiver une lumière m’aperçoit au fond de mon regard.

Elle danse et elle m’inonde, elle te remplit et déborde aussi.

Tout ceci n’est qu’un rêve. Mais je suis ce rêve, endormi, éveillé.

J’ai à vous dire cette merveille qui est merveille : dont nul ne se moque. Sauf dans ce monde peut-être.

« J’irai bien, elle et moi, dans une île de la mer… »,

Pour épitaphe commune, ces quelques mots dérobés aux larmes du sommeil.

Les yeux fermés je vois désormais comme la nudité du monde et l’innocence de tes larmes.

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Avec  WB Yeats



La musique des souvenirs

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« Quand passe les nuages, quand le soleil s’efface, quand le temps change, c’est comme si le temps passait… au loin le ciel s’éclaire, au loin le ciel s’assombrit… »

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Dans un texte inédit, Alain Gerber, l’auteur de « Longueur du temps » qui paraît aux éditions Alter ego, écrit :

« … Dans cet art extravagant

Réservé à d’inconscients extralucides

Jouer une musique qui n’existe pas

Ce qu’on dit peut être aléatoire … »

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Ne doutons pas qu’il y ait là comme une sorte de manifeste dont ce dernier livre serait comme la réalisation, pleine d’extravagances, d’inconsciences visionnaires, de musiques irréelles et de hasards qui ne seraient que des formes abouties du destin.

Avec aujourd’hui bien plus de cinquante titres à son actif, avec des centaines d’émissions de radio sur France Musique et France Culture, Alain Gerber est à la fois un créateur prolixe et un inventeur fertile. Couronné depuis maintenant plusieurs décennies par de prestigieux prix littéraires (Interallié, Goncourt de la nouvelle, prix de la ville de Paris et bien d’autres encore).

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Tous ses livres jouent une certaine musique comme toutes ses émissions musicales nous donnaient à entendre, entremêlés avec de merveilleuses notes bleues, des textes, récits réels ou imaginaires qui nous en disaient davantage que nous ne nous y attendions chaque fois.

Pourtant, « Longueur du temps » est d’une autre nature. Il s’agit bien, ici, d’un texte singulier. Parce que si rien ne dit qu’il s’agit de « poésie » – pas plus l’auteur ne le reconnaît ; mais comme il ne le dénie pas non plus, il est assez clair que nous sommes dans la perplexité qui provient sans doute de cet aléatoire aussi inconscient qu’irréel – il y a bien là, dans la forme, dans l’apparence donc, quelque chose qui y fait penser : la typographie ne pouvant pour une fois peut-être pas nier totalement son rôle !

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Mais surtout, c’est que dans « Longueur du temps » c’est tout le temps passé qui surgit : non comme un retour, non comme quelques anecdotes dont le souvenir se ferait plus ou moins présent au fil de l’écriture qui ne serait alors qu’une façon de garder une trace, une sorte d’archéologie plus ou moins précise, plus ou moins juste, un auto-témoignage auquel on ne pourrait alors apporter qu’un crédit tout relatif à la confiance que l’on ferait à celui qui écrit et dont le lecteur ne saurait rien de la sincérité, de l’exactitude du propos.

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Ce qui vit dans ces lignes ce ne sont pas des faits ou des « événements » – ni ceux de l’enfance, ni ceux des séjours dans des pays étranges plutôt qu’étrangers, de l’Amérique à l’Afrique sans oublier le plus vieux des continents, ni ceux de l’âge d’homme, ni ceux des épreuves, des joies ou des douleurs, de celles que l’on dit ou de celles qui se cachent mais que l’on ressent et c’est cela l’essentiel – ce qui se vit dans ces lignes de façon primordiale c’est que le temps, celui qui passe, en fait ne passe jamais, jamais tout à fait. On peut ne voir dans une existence que la force ou même que la rage de vivre : il n’empêche, l’instant que nous vivons, dans toute son intensité est toujours plus fort, plus présent, plus réel. Parce qu’il n’est  fait que de ces rêves, des ces inconsciences, de ces extravagances dont nous parle Alain Gerber.

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Ce qui est sans doute le plus admirable dans « Longueur du temps », c’est que tout cela nous n’avons pas à le comprendre, parce qu’ici rien n’est démontré, pas même montré, mais que tout est donné, de façon absolue, « généreuse » pourrait-on dire sans doute. Parce que nous n’avons, avec la musique qui est au cœur de chaque phrase, de chaque image, dans chaque présence du passé, du temps retrouvé, qu’à nous laisser aller au fil des souvenirs du plus musicien des écrivains.

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Voici pourquoi « Longueur du temps » est un livre comme il n’en existe pas. Et que l’on découvre avec autant de surprises que d’émotions incessantes.

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Ces choses que je voulais dire… (James Sallis et Bessie Smith)

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Il est des mots qui semblent, parfois, n’avoir nul besoin de commentaires: c’est quand ils se suffisent à eux-mêmes, quand ils disent ce qui fait la souffrance, la douleur, la joie, la vie…

Ceux-ci sont extraits d’un roman que l’on dit policier dont l’auteur est James Sallis. La musique est celle de Bessie Smith.

 

« …

- Je vais d’abord rattraper le sommeil en retard. Ensuite, je verrai.

- Bon, alors je ne t’appellerai pas. Au revoir.

Elle s’est penchée et a effleuré ma joue avec la sienne. Je me suis demandé comment ce serait sans elle. C’était un peu comme essayer d’imaginer le monde sans arbres ni nuages.

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J’ai versé du brandy dans un verre à thé, en fixant l’œil rouge et clignotant du répondeur. J’ai mis Bessie Smith et mon corps s’est balancé au rythme de sa voix pleine de promesses : le blues du lit vide, les neuf jours de spleen, la maison pleine de fantômes, la soif et la faim. Chaque note, chaque mot, semblait arraché, avec la plus grande difficulté, du plus profond de moi-même. 

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Un peu plus tard, allongé auprès d’elle, je voulais lui demander de ne pas me quitter, de ne pas repartir. Je voulais lui dire que les moments passés avec elle étaient les meilleurs que j’eusse connus, qu’à travers elle, je me sentais rattaché à l’humanité, au monde dans son ensemble, comme jamais auparavant ; qu’elle m’avait sauvé la vie, que je l’aimais. Il y en avait tant, des choses que je voulais lui dire et n’avais jamais dites, ne lui dirais jamais. » (1)

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 (1) James Sallis « Le Faucheux » (Folio policier/Gallimard) (1)

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Ce texte est un montage constitué dans le désordre d’extraits du livre cité.

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(James Sallis)

La musique de Bessie, impératrice du blues, est ici:

http://www.musicme.com/Bessie-Smith/albums/Bessie-Sings-The-Jazz-3700368423578.html?play=10

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(Bessie Smith)



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